En avant comme avant

Selon un sondage remontant au tournant de la décennie, une majorité de Bavarois considèrent que les traditions sont centrales à leur identité.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Selon un sondage remontant au tournant de la décennie, une majorité de Bavarois considèrent que les traditions sont centrales à leur identité.

Imaginons. Imaginons qu’au solstice d’été, pardon, le jour de la Fête nationale des Québécois, les fêtards, jeunes et vieux, revêtent des costumes traditionnels en masse, ceinture fléchée comprise, pour aller applaudir des concerts de musique et de danse folkloriques. La nourriture comme les boissons seraient dans le ton. Tout d’un coup, l’ancien Tibet catholique renouerait fièrement avec ses racines et swingue la bacaisse dans l’fond de la boîte à bois, et tant pis pour les internationalistes de nulle part rabat-joie.

C’est exactement ce qui vient de se produire à Munich ce week-end, à l’occasion des célébrations du 861e anniversaire de la capitale bavaroise. Les femmes et les fillettes en Dirndl ; les hommes et les garçons en Lederhose ; la Volkmusik partout ; et des Niagara de bière pour arroser tout ça.

Une des scènes les plus populaires était devant le Rathaus, l’hôtel de ville néogothique en plein coeur de l’Altstadt, quartier historique. Des milliers de spectateurs occupaient la Marienplatz, les plus chanceux attablés devant des bocks de blonde. Les numéros plus typisch les uns que les autres se succédaient à grande vitesse.

Le groupe de danse traditionnelle Seetaler Kirchseeon, de Haute-Bavière, venait d’y présenter ses extraits samedi après-midi, quand, en coulisses, Bettina Scharnagl et Michaela Seebauer ont été désignées porte-parole.

« Notre nom qui est très long au complet, H.U.G.T.E.V. Seetaler Kirchseeon; E.V., veut dire que nous formons un groupe de danse folklorique, que nous protégeons nos coutumes, nos costumes, nos danses, que nous chantons avec les enfants et que nous célébrons les traditions bavaroises, a expliqué Bettina, 26 ans. Je suis née dans ce groupe. Mes parents m’ont enseigné la tradition et, maintenant, je l’enseigne moi-même aux enfants. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Pour le prouver, elle a une jolie médaille de monitrice diplômée accrochée au corsage de son vêtement traditionnel bleu et blanc, avec tablier, une coupe inchangée depuis plus d’un siècle. Michaela termine sa formation pour devenir instructrice à son tour dans le groupe qui compte une trentaine de jeunes apprentis et quelque 600 membres au total.

« C’est important d’être de son temps, explique Michaela, 23 ans. C’est important de changer un peu, mais pas trop et pas pour tout. Pour être honnête, même si le Dirndl et la Lederhose reviennent en force un peu partout, plusieurs jeunes trouvent encore que la danse traditionnelle bavaroise [Schuhplattler] est ennuyante. Ils trouvent les costumes dépassés. Nous, nous sommes de notre temps. Nous sommes sur Facebook, Instagram, nous utilisons les outils modernes. Nous avons organisé un flashmob sur la Marienplatz la semaine dernière. Mais nous respectons la tradition. »

Bettina rebondit sur le mot. « La tradition est une partie de qui nous sommes, ajoute-t-elle. C’est une part de notre vie, de notre âme, de notre passé. C’est important de ne pas oublier ce qui nous a été transmis. »

Bière et Bavière

Le théoricien de la culture Fernand Dumont a déjà écrit que l’image (conservatrice et bigote) qu’ont de leur passé les Québécois francophones leur pose un énorme problème de mémoire. La région bavaroise offre un autre exemple de négociation avec des racines socioculturelles. Un modèle positif et décomplexé. La Bavière (13 millions d’habitants) et Munich (sa capitale depuis 1505) fascinent par un rapport positif à la tradition, malgré ce qu’elle peut représenter de suranné voire d’idéologiquement mal chargé pour les étrangers.

Un sondage du tournant de la décennie a demandé aux Bavarois ce qu’ils considéraient comme central dans leur identité. Ils ont listé les paysages alpins, le succès économique et puis les traditions. Un musée sur l’histoire de la Bavière vient d’être inauguré à Ratisbonne. Le résident type, comme le Québécois francophone, se sent d’abord Bavarois, puis Allemand. On parle ici aussi un dialecte (disons).

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Il y a même un très faible mouvement indépendantiste du Land. Et puis, la Bavière est majoritairement catholique dans un pays protestant. Le parallèle pourrait aussi être établi avec l’Écosse, tout aussi fière de sa nature, de son scotch, de ses cornemuses et de ses kilts.

« Être différent, surtout du reste de l’Allemagne, façonne une part essentielle de l’identité bavaroise et cela a des conséquences politiques, explique le professeur Ferdinand Kramer de l’Université de Munich dans un texte envoyé au Devoir. Être différent, cela a à voir avec le langage, dans notre cas le dialecte bavarois. Cela a à voir avec le folklore, la musique, les costumes traditionnels qui ont été réinventés au XIXe siècle. Cela a à voir avec l’Oktoberfest et d’autres fêtes populaires, avec la bière et les Biergarten, les Lederhosen, le château du roi Louis II — même s’il était fou — les paysages, surtout les Alpes et les lacs, et un système scolaires et universitaires exigeants. »

Costumes et coutumes

Les preuves de cette fidélité à la tradition se retrouvent partout. Chaque matin, de 7 h 30 à 9 h, la chaîne publique 3Sat (un réseau consortium transalpin) diffuse l’émission Alpenpanorama, qui ne montre que des images des montagnes et de leurs villages sur fond de musique bavaroise, également originale disponible en sept CD.

Les boutiques de costumes typiques abondent. La petite Halareidulijö de la Shellingstrasse, dans le quartier universitaire, est remplie à ras bord de vêtements qui pourraient habiller toute la famille von Trapp et une armée de figurants d’une nouvelle version de La mélodie du bonheur. Les variantes de la robe paysanne de ces dames d’un bord ; les modèles de la culotte de cuir de ces messieurs de l’autre.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Des fillettes et des femmes de Munich célèbrent le 861e anniversaire de la capitale bavaroise en portant le «Dirndl», une robe folklorique inspirée de la tenue des paysannes des Alpes.

Frau Michaela Klein possède ce commerce depuis trente ans et un autre à Tegernsee, dans les montagnes. Elle les décrit comme « uniques » parce qu’elle répare et chouchoute ses petits trésors comme des pièces de musée. Elle exhibe une culotte historique du début du XXe siècle valant ses 800 euros, quatre fois l’ordinaire.

La remarque que le costume traditionnel est tout de même un peu associé aux SA, aux nazis, à Hitler en culotte courte ne la choque pas. « Ça fait partie de l’histoire », dit-elle, sans plus, en exhibant un short tyrolien des jeunesses hitlériennes des années 1930-1940, sans broderie, en daim pâle.

Elle vend aux touristes comme aux locaux qui, eux, peuvent aussi ne porter qu’un accessoire, une culotte de cuir par exemple, avec des souliers de course et un t-shirt. On en voit parfois, mais rarement, passer ainsi habillés en ville.

Volksmusik et Neue Volksmusik

La musique traditionnelle semble encore très populaire, et pas juste pour les touristes. Au début du mois, pendant quatre jours, le festival Saitenstrassen a rassemblé dans trois villes de la région, 80 groupes donnant dans le classique ou le folklorique. La saison de la Volkfest s’activera en juillet pour culminer avec la célèbre Oktoberfest.

Le folklore musical se renouvelle aussi pour devenir la Neue Volksmusik (disons néotrad) avec des formations ultra populaires, comme LaBrassBanda. L’Autrichien Andreas Gabalier, superstar de la Volkstümliche Musik, mélangeant la pop et la tradition, porte sa Lederhose en spectacle. Il remplissait le Stade olympique de Munich samedi, jour de la fête nationale.

Bettina qui travaille aussi dans une boutique de costumes traditionnels, le dit franchement : elle n’aime pas ce genre de douce moquerie et de modernisation à outrance de son folklore. « Ces nouveaux groupes rient un peu de nous et nous décrivent comme stupides et arriérés, dit-elle. Je n’aime pas que Gabalier ridiculise la culture bavaroise. Nous sommes des gens simples et gentils. »

Ici comme ailleurs, la musique reste donc un fort vecteur d’identité et souvent de nationalisme. Le concours de la chanson Eurovision le prouve bien assez. C’est d’ailleurs pourquoi certains adorent le folklore alpin (surtout les Alpins en fait) tandis qu’il laisse beaucoup plus de gens indifférents.

Et puis, il ne faut quand même pas trop exagérer la popularité de ces traditions. Vers 22 h samedi, les groupes folkloriques remballaient sur la place de l’hôtel de ville et presque plus personne ne portait de costume folklorique pendant que sur la scène on jouait du bon vieux rock américain. Y compris La Bamba et en espagnol, Danke schön !

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.