Brexit: Boris Johnson sera-t-il le sauveur du Parti conservateur?

Contrairement à ce qui s’était produit en 2016, Boris Johnson semble cette fois bien décidé à l’emporter.
Photo: Alastair Grant Associated Press Contrairement à ce qui s’était produit en 2016, Boris Johnson semble cette fois bien décidé à l’emporter.

Boris Johnson a au moins un avantage sur ses opposants dans la course à la direction du Parti conservateur. C’est sans conteste le candidat le plus détesté en France. Il venait à peine de déposer sa candidature que le quotidien Le Monde s’est fendu d’un éditorial dénonçant les « bévues », les « échecs » et les « impostures » de ce « Trump au petit pied ». Nul doute que celui qui est arrivé largement en tête du premier scrutin éliminatoire qui doit mener à la désignation d’un chef à la fin juillet brandira ces mots comme un trophée.

Avec 104 députés sur les 313 élus conservateurs, l’ancien ministre des Affaires étrangères et maire de Londres semble avoir déjà un pied au 10, Downing Street. À moins d’un imprévu, avec une telle avance, celui que certains n’hésitent pas à qualifier de « clown » et de « bouffon » a toutes les chances de succéder à Theresa May.

On l’avait oublié, ce dandy des beaux quartiers qui se prend parfois pour Churchill est aussi une redoutable bête politique. Ses conquêtes de la mairie de Londres et la campagne du Brexit l’ont prouvé. Contrairement à ce qui s’était produit en 2016, Boris Johnson semble cette fois bien décidé à l’emporter. La course a été préparée de longue date. Ses soutiens rassemblent d’anciens opposants comme des représentants de la garde montante, d’anciens partisans du Remain comme des Brexiters convaincus. Selon le site Atlantico, il s’entretiendrait régulièrement avec le célèbre stratège australien Lynton Crosby, qui a conseillé de nombreux leaders conservateurs du monde anglo-saxon, dont Stephen Harper.

La bouée de sauvetage

Que s’est-il passé pour que les élus qui ont si longtemps tenu tête à Theresa May s’exclament soudain que « seul Boris peut livrer la marchandise », comme l’écrit le député Richard Dax dans le Times ? Selon lui, « le Brexit a eu l’effet d’un tsunami sur la politique britannique, déracinant les loyautés partisanes traditionnelles, devenant même pour certains une question de démocratie en elle-même. Tant que nous ne respecterons pas ce vote populaire […], aucun électeur ne nous écoutera plus. »

Demeurer dans l’Union européenne après le 31 octobre, c’est ni plus ni moins que condamner le Parti conservateur à l’extinction, dit Johnson. Comment en douter depuis que Nigel Farage et son Brexit Party ont tout raflé aux élections européennes, les torys n’obtenant que 9 % des voix ? Pour de nombreux observateurs, bien au-delà du Brexit, c’est donc la survie du Parti conservateur qui risque de se jouer d’ici le 31 octobre, nouvelle échéance de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Une date qu’il n’est plus question de repousser, s’il faut en croire Boris Johnson, quitte à se résoudre, dit-il, à une sortie unilatérale (hard Brexit).

Le Brexit a eu l’effet d’un tsunami sur la politique britannique, déracinant les loyautés partisanes tradition­nelles, devenant même pour certains une question de démocratie en elle-même

 

Celui qui avait qualifié l’accord de Theresa May de « veste suicide » apparaît donc d’abord comme la dernière bouée de sauvetage du parti. Ce qui ne veut pas dire qu’il aura la tâche plus facile que sa prédécesseure. Si The Telegraph voit dans son ancien chroniqueur le seul « qui peut casser le moule », sa stratégie n’est qu’une « fiction », selon Tom Kibasi, qui s’exprimait dans The Guardian. Le directeur de l’influent think tank de gauche Institute for Public Policy Research estime que Johnson se frappera à la même porte close que Theresa May à Bruxelles lorsqu’il tentera de renégocier l’accord de sortie.

Pour le savoir, il faudra tout de même attendre quelques semaines, alors que seront connus la composition de la nouvelle Commission européenne et le nom de son président. Celui qui menace de ne pas payer la facture britannique à l’Union dit miser sur une nouvelle dynamique à Bruxelles. Un retour à la case départ qui lui permettrait peut-être d’arracher quelques concessions symboliques sur le « filet de sécurité » (backstop) destiné à éviter les contrôles à la frontière entre les deux Irlandes.

Des élections en octobre ?

Pour le chef du bureau européen du Telegraph Peter Foster, le véritable avantage de Johnson est ailleurs. Seul un partisan inconditionnel du Leave serait en mesure d’inspirer suffisamment confiance aux radicaux du parti pour rétablir une « paix » minimale avec Bruxelles, écrit-il. Selon lui, Johnson est le seul à pouvoir éviter à ces derniers de s’enfermer dans le « cul-de-sac autodestructeur du no deal ». Quitte à leur faire adopter du bout des lèvres un accord à peine modifié.

Si Boris Johnson semble mieux armé que Theresa May pour unir son parti, en cas d’échec à Bruxelles, il risque de rencontrer la même opposition au parlement face à toute sortie unilatérale de l’Union européenne. Mais, pour Tom Kibasi, l’objectif caché de Johnson est plutôt de « provoquer une confrontation avec l’Union européenne » afin de déclencher des élections générales en octobre. Johnson pourra alors rejeter la faute sur « l’intransigeance et l’irrationalité de l’Europe, comme il le fait depuis 30 ans », écrit-il.

Devant une gauche divisée et un Parti travailliste qui branle dans le manche, une victoire ne serait pas impossible. Chose certaine, chez les torys, seul Johnson est en mesure d’affronter à la fois Jeremy Corbyn et Nigel Farage. Les exemptions d’impôt annoncées par Johnson ne visent-elles pas justement les classes moyennes supérieures, qui craignent encore plus le gauchisme de Corbyn que le Brexit ? Un sondage publié par The Telegraph prédit même à Johnson un balayage à la Thatcher avec une majorité de plus de 140 députés.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Si les partisans de Boris Johnson vantent sa résilience, ses opposants rappellent qu’un homme aussi imprévisible peut à tout moment exploser en plein vol. Ce serait d’ailleurs la raison pour laquelle la lutte pour la seconde place attire autant de jeunes et ambitieux candidats…