L'art pour faire face au passé

La cour intérieure de l’ancienne permanence du parti nazi abrite maintenant le plus grand centre d’histoire de l’art du monde.
Photo: Annick MH de Carufel Le Devoir La cour intérieure de l’ancienne permanence du parti nazi abrite maintenant le plus grand centre d’histoire de l’art du monde.

Munich figure souvent dans le peloton de tête des meilleures villes du monde. Le Devoir tracera dans les prochains jours un portrait multiforme de la capitale de la Bavière, à la fois fièrement ancrée dans ses traditions et résolument hypermoderne. Premier cas : à l’approche du 100e anniversaire de fondation du parti nazi à Munich, comment la ville négocie-t-elle avec ce passé enténébré ?

Vergangenheitsbewältigung.

Le mot est lâché au bout d’une heure de visite du Centre de documentation de Munich sur le national-socialisme par Paul-Moritz Rabe, guide éclairé. L’historien, spécialiste de l’économie du IIIe Reich, cite le concept central mais assez difficile à traduire. Le mot a été forgé dans l’après-guerre pour décrire le rapport au passé avec lequel il faut négocier.

Le terme peut s’appliquer à plusieurs sociétés qui ont à assumer une histoire sombre. Le Québec comme le Canada semblent en processus de Vergangenheitsbewältigung avec les récentes reconnaissances des discriminations systématiques faites aux Autochtones. Ne vient-on pas de parler de génocide dans un rapport officiel ?

Dans le cas allemand, le mot-valise fait de manière très précise référence à la mémoire collective en transformation par rapport au temps de la grande catastrophe de 1933-1945. Le passé (Vergangenheit) auquel il faut faire face et gérer (bewältigen), le passé à dépasser, c’est celui-là.

Le chercheur du Centre cite le long mot pour le critiquer parce qu’il postule une volonté de normaliser, de repartir à zéro.

« Il n’y a pas de page à tourner, dit-il, et les historiens professionnels essaient de ne pas employer ce terme. Il faut au contraire constamment nous interroger sur ce qui a été et assumer. »

Il préfère Aufarbeitung, qui implique une notion de travail et d’effort, bien en évidence sur un panneau de la visite.

Un haut lieu de mémoire

L’art et la culture servent ici à repenser le passé, à l’assumer, à réparer les souvenirs et les injustices autant que faire se peut. Tous les immeubles le long de cette portion de la rue Katharina-von-Bora, dans le quartier des musées, sont enrôlés dans l’Aufarbeitung d’une manière ou d’une autre.

Le NS-Dokumentationszentrum München (NSDM) témoigne concrètement de cet effort pour comprendre et expliquer la destruction du continent et des juifs d’Europe. Il existe des lieux de mémoire semblables, à Hambourg, à Berlin, à Cologne, à Nuremberg et dans plusieurs autres grandes villes.

« Après avoir enfoui ce temps pendant des décennies, l’Allemagne l’assume de plus en plus, dit M. Rabe. Ce mouvement a germé dans les années 1980 quand les historiens locaux ont commencé à s’intéresser à l’histoire locale et aux histoires familiales. La pression est ensuite venue de la société civile. »

Les trois ordres de gouvernement ont fourni chacun 10 millions d’euros pour le développement du musée munichois inauguré il y a quatre ans. Georg Scheel Wetzl Architek a remporté le concours avec son projet de bloc blanc percé de nombreuses longues ouvertures verticales, un immeuble moderne contrastant parfaitement avec la symétrie classique chère à l’architecture officielle nazie encore bien visible partout dans le quartier huppé de Maxvorstad.

L’exposition permanente sur le nazisme se déploie sur quatre étages. Elle se consulte un peu comme un grand livre en trois dimensions sur le noir sujet avec des panneaux remplis de photos d’archives et de textes explicatifs.

Un document multimédia montre la chronologie de la déportation progressive vers des camps des quelque 4000 juifs de la ville à partir de 1942. Une expo temporaire reprend en ce moment les images du film satirique autrichien de Hans Karl Breslauer La ville sans juifs (1924), redécouvert en France en 2015 et restauré par sociofinancement. Des parallèles sont faits avec la situation actuelle des migrants, des musulmans, des réfugiés.

Le grand cube blanc occupe l’emplacement exact de l’ancienne Maison brune (Braunes Haus), premier immeuble du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), détruit pendant la guerre. Le NSDAP est né dans la capitale de la Bavière il y a 100 ans, en février 1920. Munich était la « capitale du mouvement » (Hauptstadt der Bewegung) pour les nazis.

La Maison brune, ancienne résidence bourgeoise, trônait au milieu d’un district finalement tout entier consacré à l’organisation du régime totalitaire. Au sommet de son développement, la machine bureaucratique munichoise rassemblait au moins 3243 employés, soit 60 % du personnel du NSDAP.

« Nous sommes sur le lieu d’origine du parti qui a ensuite occupé environ 60 immeubles des environs et c’est exactement pour cette raison que le centre est installé ici », dit M. Rabe.

Le bureau maudit

L’immeuble du führer (Führerbau), au nord du Centre de documentation, construit à partir de 1933, a été inauguré à l’occasion de la visite de Mussolini en 1937.

La Hochschule für Musik und Theater, une des plus réputées d’Europe avec ses quelque 1200 étudiants dans une centaine de programmes, utilise depuis 1957 l’immense bâtiment intact et d’autres lieux en ville. Y compris l’ancien bureau d’Hitler avec son lustre d’origine et la bibliothèque encastrée. Il ne manque que les meubles et les décorations dans le style « bateau de croisière », tous pillés à la fin de la guerre par les Munichois, souvent pour se chauffer.

Le bureau surchargé de mauvaise mémoire — c’est là qu’ont été signés les Accords de Munich en 1938 — sert maintenant de local de répétition. « Certains élèves ou professeurs ne veulent pas l’utiliser parce qu’il dégage de mauvaises vibrations », expliquait mercredi Maren Rose, directrice des communications de la grande école, en faisant visiter les lieux. Elle ajoute qu’un projet de rénovation va évidemment forcer des réflexions sur le sort à réserver au local.

Entre-temps, en juillet, un symposium international de la faculté discutera de la musique juive dans le sud de l’Allemagne sur le thème « histoire, exil et persistance ». Encore une douce revanche par l’art…

10 millions de membres

La culture permet également de poursuivre le travail de réparation dans l’immeuble jumeau, au sud. L’immense rectangle néoclassique abritait la permanence du parti et les quelque 10 millions de fiches sur ses membres (en comptant les membres décédés). Ces précieuses cartes ont aidé les Alliés à dénazifier la société allemande. Elles sont maintenant aux Archives nationales à Berlin.

L’immeuble camouflé a échappé aux bombardements, et c’est donc là (et dans le Führerbau) que la 7e Armée américaine a installé son centre de collecte et de tri des oeuvres pillées, souvent retrouvées dans les anciennes galeries des mines alpines. La Pinakothek et d’autres musées environnants étaient trop endommagés.

Les équipes des Monument’s Men (George Clooney en a fait un film) ont trié et restitué environ 60 000 oeuvres et chefs-d’oeuvre à partir de cet entrepôt hors-norme. Il en reste encore environ 2000 dans les collections d’État de la Bavière dont les propriétaires n’ont pas encore été retrouvés.

Le Zentralinstitut für Kunstgeschichte (ZK) y est maintenant installé. Cet institut est considéré comme le plus grand complexe d’histoire de l’art au monde. Les départements universitaires d’art ou d’archéologie de la ville, comme des musées munichois ont des branches de travail ici. Des moulages d’oeuvres anciennes occupent la cour intérieure.

L’exceptionnelle bibliothèque attire des savants et des experts de partout. Un plan de numérisation est en marche avec le projet Google Arts & Culture. « Quand on cherche un livre, en général, il se trouve ici », chuchote à la blague Anne Uhrlandt en nous faisant visiter un ancien centre d’archives du NSDAP transformé en salle de consultation.

Un projet montréalais

Mme Uhrlandt elle-même s’active au Stern Cooperation Project (SCP), qui aide à documenter la spoliation et la dispersion des oeuvres du galeriste Max Stern de Düsseldorf. Marchand d’art juif, il a échappé à la Shoah en se réfugiant à Londres puis à Montréal, où il a développé la célèbre galerie Dominion avec sa femme Iris.

Leur ancienne collection allemande a été liquidée de force en 1937. L’Université Concordia, cohéritière des biens du couple Stern, tente depuis de récupérer les quelque 400 oeuvres spoliées. La traque mondiale dure depuis 15 ans, et ses succès sont régulièrement relayés dans Le Devoir. Le SCP s’est joint à l’enquête des « détectives de l’art » l’an dernier et a déjà permis de retrouver et de restituer une oeuvre à Düsseldorf en novembre.

Mme Uhrlandt et ses collègues n’aiment pas l’appellation plus ou moins contrôlée de « Kunst Detektiv ». Ils répètent que leurs enquêtes d’historiens de l’art sont scientifiques.

« Nous documentons les oeuvres et leurs parcours, ce qui permet de les retrouver », nuance-t-elle.

Pour elle, il s’agit surtout d’une manière de travailler autrement le passé, la mémoire, l’histoire. Aufarbeitung, encore une fois. « Je le vois comme ça : j’essaie de faire quelque chose de bien dans un endroit qui a fait tant de mal. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir