France: autopsie d’une élection

Le parti de Marine Le Pen, le Rassemblement national, a remporté les élections européennes en France. Sur la photo, Jordan Bardella, tête de liste de la formation.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Le parti de Marine Le Pen, le Rassemblement national, a remporté les élections européennes en France. Sur la photo, Jordan Bardella, tête de liste de la formation.

Dimanche dernier, au soir de l’élection européenne, l’ambiance était étrange à Paris. Au siège du Rassemblement national (RN), arrivé en tête avec 23,3 % des voix, on criait victoire. À quelques kilomètres de là, chez les partisans de La France en marche (LREM), Nathalie Loiseau affichait elle aussi une mine réjouie. Comble d’ironie, chez les écologistes d’Europe Écologie–Les Verts, on fêtait aussi la victoire. En réalité, il n’y avait que chez Les Républicains (LR) que l’on tirait une tête d’enterrement. S’il faut en croire les réactions, cette élection aurait donc fait trois gagnants et un seul perdant.

Force est surtout de constater qu’après le big bang de 2017, elle aura confirmé l’effacement des partis traditionnels et la recomposition maintenant à peu près complète du paysage politique français autour de deux forces principales : le Rassemblement national et La République en marche. Comme le dit de manière lapidaire le premier ministre Édouard Philippe : « Les anciens clivages ne sont plus. »

Si la victoire avait une allure de revanche pour Marine Le Pen, donnée pour morte après son débat d’entre deux tours avec Emmanuel Macron, l’écart d’à peine 1 point de pourcentage et la faible progression des voix (23,3 %) du RN mettaient un bémol à l’enthousiasme. Après six mois de révolte des gilets jaunes, dont la majorité s’est abstenue ou a voté RN, plusieurs étaient convaincus d’atteindre 25 %.

Les analystes auront néanmoins noté qu’à défaut d’élargir son vote, le RN s’implantait plus profondément, notamment là où il avait des élus. Un signe que le parti est en train de prendre racine et que ses électeurs n’en sont pas déçus. Le RN connaît aussi une importante progression outremer, arrivant même en tête à Mayotte, en Guyane et à la Réunion. Ce qui rend de plus en plus paradoxales les accusations de racisme à son égard.

Si le RN consolide son statut de seule véritable force d’opposition à Emmanuel Macron, il n’arrive cependant toujours pas à s’imposer comme un véritable parti de pouvoir. Ce sera pour lui l’enjeu des trois années qui le séparent de la présidentielle.

Photo: Infographie Agence France-Presse Résultats des élections européennes de dimanche dernier en France

Big bang à droite

Si les mines étaient réjouies dans le camp d’Emmanuel Macron, c’est que, sans arriver premier, le président a plus que sauvé les meubles (22,4 %). Après avoir fait exploser la gauche il y a deux ans, voici qu’il fait exploser les Républicains, à qui il administre une raclée historique (8,5 %).

En bon stratège, Emmanuel Macron a construit toute sa campagne afin de siphonner le vote de droite. Selon le directeur opinion et stratégie de l’IFOP, Jérôme Fourquet, les voix perdues au profit des écologistes ont été « compensées par des électeurs de droite, parmi lesquels nombre de catholiques pratiquants ».

Déjà soutenu par les transfuges de droite comme Juppé, Le Maire, Darmanin et Raffarin, Emmanuel Macron n’a cessé depuis plusieurs mois d’aller chercher les derniers électeurs républicains. Selon les chiffres de l’IFOP, 27 % ont rallié le camp présidentiel, et 15 % celui de Marine Le Pen. La tête de liste François-Xavier Bellamy arrive même derrière LREM dans son fief de Versailles. Certains ont cru déceler dans ce ralliement derrière Macron un certain désir de retour à l’ordre après l’épisode des gilets jaunes.

Il arrive donc à LR ce qui est arrivé en 2017 aux socialistes. Faut-il pour autant incriminer la campagne de bon niveau menée par ce politicien-philosophe qu’est François-Xavier Bellamy ? Dans le parti, certains n’hésitent pas à lui jeter la pierre. D’autres sont convaincus que sans lui, LR serait tombé encore plus bas.

Le centre de gravité des électeurs de LREM se déporte donc vers la droite, ce qui rend la gestion de cette majorité composite de plus en plus compliquée. « Le chef de l’État a réussi à faire le vide autour de lui, aucune équipe de substitution n’apparaît. D’une certaine manière, tous les oeufs sont dans le même panier », affirmait dans le quotidien Le Monde Jérôme Sainte-Marie de l’institut PollingVox. Dès le lendemain de l’élection, LREM lançait d’ailleurs une offensive en direction des maires en prévision des élections municipales de 2020.

La poussée écologiste

Avec 13,5 % des voix, le succès des écologistes a été l’autre surprise du scrutin. Il s’explique certainement par la montée en puissance des sujets sur l’environnement depuis plusieurs mois. Mais aussi par la déshérence des électeurs de gauche confrontés à un Parti socialiste (6,2 %) en miettes et à une France insoumise (6,3 %) largement décrédibilisée par les sorties imprévisibles de Jean-Luc Mélenchon. L’écologie a donc pu représenter une valeur refuge pour cet électorat qui se cherche une demeure, en particulier pour les jeunes.

Reste à savoir si cette poussée sera durable. En 2009, Daniel Cohn-Bendit avait fait mieux aux européennes (15 %). Mais ce fut un succès sans suite. Contrairement à ce qu’on observe en Allemagne, l’électorat vert en France n’hésite pas à aller voir ailleurs dès que l’occasion se présente. Pour le leader d’Europe Écologie Les Verts, Yannick Jadot, deux avenues sont possibles. Il pourrait profiter du désarroi à gauche pour se poser en alternative. Mais il pourrait aussi suivre l’exemple des Verts allemands et refuser de se faire cataloguer à gauche ou à droite afin de faire avancer son propre projet.

Difficile de ne pas conclure que, toutes proportions gardées, cette élection semble annoncer un match présidentiel dans trois ans qui mettra à nouveau en scène Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Les deux blocs « jouissent désormais d’une solidité suffisante pour espérer rallier la finale », confirme Jérôme Fourquet. S’il faut s’en tenir au message lancé par les électeurs dimanche, l’affrontement s’annoncerait encore plus frontal qu’en 2017. Rappelons-nous pourtant qu’à six mois du scrutin de mai 2017, le favori s’appelait… Alain Juppé ! Et qu’en 2012, il s’appelait… Dominique Strauss-Kahn !