Affaire Huawei: un combat de coqs entre Trump et Xi

Le chef de la division des produits de consommation chez Huawei, Richard Yu, lors d’une présentation à Paris en mars dernier
Photo: Eric Piermont Agence France-Presse Le chef de la division des produits de consommation chez Huawei, Richard Yu, lors d’une présentation à Paris en mars dernier

Après les sanctions imposées au géant des téléphones intelligents Huawei, la Chine et les États-Unis n’en finissent plus de rouler des mécaniques, laissant craindre un impact majeur sur l’économie mondiale. Quel sera le prix à payer pour les consommateurs et le Canada, pour cette bataille entre deux titans ? Le Devoir s’est entretenu avec Nicolas Pellerin-Roy, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, et Jean-François Ouellet, professeur agrégé au Département d’entrepreunariat et d’innovation à HEC Montréal.

Jusqu’où pourrait aller l’impact pour les consommateurs si l’escalade des sanctions se poursuit entre l’Amérique de Trump et la Chine de Xi Jinping ?
Nicolas Pellerin-Roy : C’est clair que si la guerre s’envenime, on verra le coût de certains appareils électroniques augmenter à court terme. D’abord, les fournisseurs de téléphones vont devoir envisager leur avenir sans Huawei. Si la guerre s’amplifie, on pourrait aussi voir des hausses de prix de plusieurs autres produits à moyen terme.

Jean-François Ouellet : Depuis le début de cette guerre commerciale, les Chinois ont taxé plusieurs denrées, notamment le porc, le lait et le soja. C’est clair qu’ici, le prix du porc va augmenter, car les producteurs de porcs autres qu’américains ne pourront répondre à cette hausse subite de la demande. Ils obtiendront un meilleur prix, mais les consommateurs, eux, vont payer plus. Les prix des produits de sociétés américaines comportant des composantes électroniques utilisées dans les objets connectés, les voitures ou les systèmes informatiques risquent de coûter plus cher aussi. Si on paie des machines à laver moins de 1000 $, c’est en raison du bas prix de la main-d’œuvre chinoise. Si elles sont désormais fabriquées aux États-Unis, on va revenir aux prix qui prévalaient dans les années 1980, avant la délocalisation massive de plusieurs compagnies en Chine.

Huawei est une victime collatérale d’une lutte entre deux géants, mais c’est aussi un des fers de lance de la puissance économique chinoise


Quels seront les effets collatéraux de cette guerre pour les entreprises canadiennes ?
N.P.-R. Plusieurs entreprises installées en Chine ont profité de la délocalisation pour pousser leurs prix vers le bas. Si exporter devient trop cher en raison des tarifs imposés, certaines vont quitter la Chine, mais il ne sera pas facile de trouver la main-d’œuvre avec la même expertise au même prix. Des pays de l’Asie du Sud-Est pourraient prendre le relais, certains emplois pourraient revenir aux États-Unis.

Et pour le gouvernement canadien ?
N.P.-R. Le Canada va devoir choisir son camp, il l’a déjà fait en quelque sorte en emprisonnant la dirigeante de Huawei en décembre 2018. La situation est périlleuse, car la Chine est aussi un important partenaire commercial du Canada.

J.-F.O. Les Américains ont le bras long, ils ne vont pas tarder à inciter à d’autres organismes et d’autres pays comme le Canada à embarquer dans le train des sanctions.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

Est-ce que Trump a raison de sortir l’artillerie lourde pour préserver l’économie américaine ?
N.P.-R. Huawei est une victime collatérale d’une lutte entre deux géants, mais c’est aussi un des fers de lance de la puissance économique chinoise. Il est clair que cette compagnie, proche du gouvernement, a un portrait peu reluisant en matière d’espionnage industriel et représente un risque. Ça en faisait une cible de choix. Le Canada, qui possède des campus où se développent des savoir-faire importants, est aussi à risque. Mais l’épisode Huawei est le symptôme d’un mouvement plus profond qui vise à empêcher la Chine de devenir la première puissance commerciale. Quand on voit que la Chine prend l’avantage sur le plan technologique avec ses avancées sur la 5G, ça inquiète les États-Unis et témoigne de l’avance que lui confère la technologie. Des secteurs de l’économie américaine perdent déjà des milliards.

S’agit-il vraiment d’une guerre commerciale ou d’une guerre politique visant à redorer le blason de Donald Trump à l’approche des élections ?

J.-F.O. Les Américains ont plus à perdre, notamment sur le plan politique, en raison des élections à venir. Les deux tiers des sanctions chinoises frappent des comtés remportés par les républicains. Mais pour l’instant, sa base — dont les agriculteurs — demeure fidèle et continue de l’appuyer. Les sanctions chinoises frappent toutefois des produits de consommation quotidiens, ce qui est moins le cas des tarifs américains imposés sur les matières premières, moins visibles pour les consommateurs. Par contre, cela pourrait entraîner des pertes d’emplois dans les industries américaines qui ont besoin de ces matières premières.

Doit-on vraiment craindre une récession mondiale, comme le prédisent certains économistes ?
J.-F.O. Il y aura un ralentissement et manifestement une croissance prévue qui ne sera pas au rendez-vous. Cela dit, les deux pays ont des moyens et des réserves pour stimuler leurs économies intérieures, mais il est hasardeux de prédire à l’heure actuelle une récession mondiale.

N.P.-R. Si la Chine en venait par exemple à bannir les produits Apple, ça risquerait d’avoir un très gros effet sur l’économie mondiale. En matière d’impacts, serait loin du dossier du bois d’œuvre !

Qui sortira gagnant de ce combat de coqs et comment s’ajusteront les autres économies pour la suite ?
J.-F.O. Dans une guerre commerciale, tout le monde a plus à perdre qu’à gagner. C’est contraire à la tendance des dernières décennies dans les relations commerciales internationales, où l’on cherche des solutions avantageuses pour tous. Les Américains reviennent à de vieilles tactiques des années 1960. Les grands joueurs de l’économie ne négocient plus de cette façon. Mais la Chine bombe le torse elle aussi et affirme plus que jamais sa volonté, avec Xi Jinping, de faire de la Chine LA puissance mondiale.

N.P.-R. La Chine ne voudra plus voir son économie ébranlée par sa dépendance aux composantes technologiques américaines, et deviendra plus autonome. La Chine n’est pas prête non plus à démordre de sa position. Ce sera une lutte sans merci, ponctuée de tensions économiques. On a deux concurrents pour qui la haute technologie se trouve au cœur d’une lutte pour occuper le premier rang économique mondial. Des zones économiques risquent de se développer en parallèle, notamment avec l’Europe où des pays, comme l’Allemagne, sont pris entre deux chaises. Il y a des dilemmes en vue.