La boîte à surprise

En France, après six mois de manifestation des gilets jaunes et à cause de l’implication personnelle du président, la campagne a pris l’allure d’un plébiscite pour ou contre Emmanuel Macron.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse En France, après six mois de manifestation des gilets jaunes et à cause de l’implication personnelle du président, la campagne a pris l’allure d’un plébiscite pour ou contre Emmanuel Macron.

Devant l’école Gambetta, dans le 20e arrondissement de Paris, 34 panneaux métalliques ont été dressés sur le trottoir. 34 panneaux pour les 34 listes qui se présentent, en France seulement, au scrutin européen qui se déroulera dimanche. Parmi elles, on trouve une liste animaliste, une autre qui fait la promotion de l’espéranto et trois listes de gilets jaunes à peu près inconnues. Certaines n’ont pas même pris la peine de faire imprimer des affiches.

Inutile de dire que, dans cette apparente confusion, les 400 millions d’électeurs qui ont commencé à voter jeudi pour élire 751 députés (705 sans les Britanniques) le feront pour des raisons souvent très différentes.

En France, après six mois de manifestation des gilets jaunes et à cause de l’implication personnelle du président, la campagne a pris l’allure d’un plébiscite pour ou contre Emmanuel Macron. Ce dernier a beau dramatiser les enjeux du scrutin de dimanche en parlant d’un rendez-vous « existentiel », la plupart des observateurs ne croient pas au grand chamboulement. À preuve, comme en 2014, la participation devrait à peine dépasser les 40 %.

Lancée par une tribune publiée dans 28 pays membres de l’Union et appelant à la « renaissance » européenne, la campagne du président français ne s’est pas déroulée comme prévu. Il n’aura fallu que quelques jours pour que la nouvelle patronne de la CDU allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer, retoque ses principales propositions (comme un « salaire minimum européen »), allant même jusqu’à remettre en question le siège du Parlement à Strasbourg. Alors qu’Emmanuel Macron rêvait d’un leadership au-delà des frontières, ses problèmes intérieurs l’auront retenu à quai.


La composition du dernier Parlement européen avant le déclenchement des élections

 

C’est plutôt le camp eurosceptique de Matteo Salvini et de Marine Le Pen qui aura tenu les principaux rassemblements européens. Pour autant, malgré les déclarations alarmistes de fin de campagne, rares sont ceux qui croient que cette élection se soldera par des changements radicaux. Les modifications aux traités ne peuvent venir que des chefs d’État et, si les traditionnels blocs conservateur (PPE) et socialiste (PSE) s’effritent, ils demeurent respectivement crédités de 180 et 149 sièges. Reste à leurs principaux concurrents, populistes et libéraux-centristes, à décrocher le titre de « faiseurs de roi ».

L’immigration en tête

Les nationaux-populistes peuvent au mieux espérer représenter 25 % de l’assemblée, sans compter le premier ministre hongrois, Viktor Orban, suspendu du PPE mais toujours membre. « Pas de quoi renverser la table », écrit Ivanne Trippenbach dans le quotidien L’Opinion. Les eurosceptiques pourraient tout de même former le troisième groupe en importance. La raison de cette poussée populiste semble claire.

Photo: Iroz Gaizka Agence France-Presse Emmanuel Macron

Toutes les enquêtes d’opinion ont montré que l’immigration arrivait en tête des préoccupations des Européens. Selon un sondage YouGov réalisé dans huit pays auprès de 8000 personnes, 35 % des personnes interrogées placent l’immigration en têtede leurs préoccupations contre 29 % pour l’environnement. L’immigration domine dans tous les pays sauf en Allemagne. Par ailleurs, 46 % des Européens souhaitent que leur pays n’accepte plus de réfugiés et seulement 14 % approuvent la gestion par Bruxelles de la crise migratoire.

Mais il est loin d’être certain que les trois groupes qui composent le camp eurosceptique réussiront à s’unir. Les tentatives de séduction de Matteo Salvini (ENL) auprès du premier ministre hongrois, Viktor Orban, se heurtent à des divergences sur l’attitude à l’égard de la Russie. Divergences fortement accentuées par le scandale qui vient de frapper l’extrême droite autrichienne.

Du côté des libéraux-centristes, les grandes manœuvres sont aussi en cours. Proche des libéraux (ALDE) de Guy Verhofstadt, Emmanuel Macron a récemment reçu le soutien du premier ministre portugais, le socialiste Antonio Costa. Udo Bullmann, président du groupe social-démocrate du Parlement européen (qui devrait perdre le plus grand nombre de députés), a ouvertement évoqué une « alliance progressiste ». Les deux camps mettent la transition écologique en tête de leurs priorités même si le sujet a été assez peu discuté dans cette campagne.

Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Marine Le Pen

Cette nouvelle alliance permettrait au PSE de sortir de la « grande coalition » avec le PPE qui a transformé durant des années le Parlement de Strasbourg en « maxi Bundestag », selon les mots de la secrétaire d’État française aux Affaires européennes, Amélie de Montchalin. Mais le pari est loin d’être gagné. Libéraux-centristes et sociaux-démocrates auront beaucoup de mal à franchir le cap des 376 députés qui forment la majorité absolue. Or, une alliance à trois avec les verts et l’extrême gauche est encore plus incertaine.

Les grandes manœuvres

Dimanche soir marquera le début des grandes manœuvres pour savoir quelle majorité dirigera le Parlement. Les chefs d’État entameront aussi une longue négociation afin de désigner celui qui succédera à Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne. En 2014, l’Union européenne avait innové en choisissant la tête de liste, ou « spitzenkandidate », du parti arrivé premier, en l’occurrence le PPE. Or, le traité de Lisbonne se contente de dire que cette nomination doit « tenir compte des résultats des élections ».

Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Matteo Salvini

Les chefs d’État et de gouvernement se réuniront deux jours après le scrutin pour lancer la négociation qui devrait durer au moins jusqu’au prochain Conseil européen, le 20 juin. Les différends qui se sont multipliés entre Emmanuel Macron et Angela Merkel pourraient rendre ce choix difficile. Macron a déjà annoncé qu’il ne voulait pas du Bavarois Manfred Weber (PPE) issu de la CSU et peu connu hors du Parlement européen. Campé à droite, Weber a beau avoir le soutien formel de la chancelière, il a préféré faire campagne avec le premier ministre autrichien, Sebastian Kurz, connu pour sa ligne ferme sur l’immigration et qui appelle l’Union européenne (et Emmanuel Macron) à « changer de ton » à l’égard des anciens pays de l’Est. Quant à l’autre tête de liste, Frans Timmermans (PSE), il n’a pratiquement aucune chance d’être choisi.

C’est pourquoi le Français Michel Barnier, membre du PPE et négociateur respecté du Brexit, pourrait apparaître comme un compromis. En 2014, cependant, Merkel n’en avait pas voulu. On évoque aussi le nom de l’ancienne commissaire à la Concurrence Margrethe Vestager, qui s’est récemment opposée à la fusion Alstom-Siemens. Un choix qui confirmerait l’isolement de la France en Europe. Bref, les paris sont ouverts.