Des pro-Brexit à l’assaut du Parlement européen

Le parti pro-Brexit et europhobe présidé par Nigel Farage arrive en tête des sondages au Royaume-Uni.
Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse Le parti pro-Brexit et europhobe présidé par Nigel Farage arrive en tête des sondages au Royaume-Uni.

Surprise. À moins d’une semaine des élections européennes, le nouveau parti pro-Brexit et europhobe présidé par le populiste et conspirationniste Nigel Farage arrive à la porte des urnes, le 23 mai prochain, en tête des sondages au Royaume-Uni, loin devant les travaillistes et les conservateurs. Une configuration des forces politiques qui sanctionne le fiasco des derniers mois entourant la tentative du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne, mais qui risque également d’enfoncer davantage le pays dans l’impasse politique dans laquelle il s’est placé avec ce projet de séparation.

Nigel Farage, une des voix fortes qui ont contribué à faire pencher le référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Europe en 2016 en faveur du Brexit, s’était fait plutôt discret dans les derniers mois, « mais son retour sur le devant de la scène n’est pas si étonnant que ça, estime au téléphone George Ross, professeur de science politique au Minda de Gunzburg Center for European Studies de Harvard. Depuis deux ou trois ans, rien n’est prévisible avec le Brexit. Il y a beaucoup de possibilités dans cette situation étrange, et la réapparition de Farage n’en est qu’une de plus ».

Au début de la semaine dernière, un sondage Opinium mené pour le quotidien The Observer a accordé 34 % des intentions de vote au Brexit Party, formation politique de Nigel Farage mise au monde dans le courant du mois d’avril et qui depuis ne cesse de faire le plein d’électeurs. Les travaillistes, le parti d’opposition, avec 21 %, et les conservateurs, le parti au pouvoir en Grande-Bretagne, avec 11 % suivent sans pour autant, ensemble, dépasser le parti ouvertement anti-européen. Une situation paradoxale, alors qu’au Royaume-Uni, les atermoiements du Brexit, dans les jeux politiques contradictoires des derniers mois, semblent avoir redonné de la force aux tenants du maintien du pays au sein de l’Union européenne.

Les derniers sondages sur cette question, si elle devait être soumise à un nouveau référendum, donnent en effet 53 % à l’option du « remain » (rester) alors que le « leave » (partir) n’obtient désormais que 46 % des intentions de vote. Rappelons qu’en juin 2016, 52 % des Britanniques ont voté en faveur d’un départ de l’Union européenne, mettant en marche le processus du Brexit qui aurait dû se matérialiser le 29 mars dernier. L’incapacité des parlementaires à s’entendre sur l’accord de retrait négocié par Theresa May avec l’Europe a repoussé cette sortie, qui doit désormais se faire au plus tard le 31 octobre prochain, forçant ainsi le Royaume-Uni à prendre part aux élections européennes qui devaient, dans le cadre initial du Brexit, se passer sans eux.

« La popularité de Nigel Farage relève bien plus d’un vote de protestation envers les partis traditionnels, les travaillistes et les conservateurs, que d’un appui au Brexit, résume le politicologue Hubert Rioux, chercheur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). Les Britanniques ont été échaudés par les jeux politiques des derniers mois et par l’impasse dans laquelle cela les a conduits. » Et ils se préparent à utiliser le scrutin européen pour le faire savoir.

Selon lui, le Brexit Party, une excroissance du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), fondé en 2006 par Farage et dirigé par lui jusqu’en 2016, se prépare à convaincre autant d’électeurs que le UKIP lors des dernières élections européennes de 2014. Les projections réalisées par les instituts de sondages donnent entre 20 et 22 sièges au parti de Nigel Farage sur les 73 dévolus au Royaume-Uni au sein du Parlement européen. Le UKIP avait 24 sièges.

34%
Ce sont les intentions de vote accordées au Brexit Party, selon un sondage Opinium mené pour le quotidien The Observer.

Le Brexit Party séduit principalement l’électorat pro-Brexit, trouvant ses racines et sa stabilité dans les populations plus âgées, principalement celle du nord de l’Angleterre. « Ces électeurs pensent que Farage pourra leur donner ce que May n’a pas été en mesure d’obtenir », résume le sociologue Frédérick Guillaume Dufour, professeur à l’UQAM. Ces fidèles appuient la sortie de l’Union européenne sans accord, à défaut de s’entendre sur l’accord négocié. Ce scénario est le plus craint tant par l’Europe que par le Royaume-Uni, en raison de l’incertitude qui l’accompagne sur le plan politique, économique et social, pour les deux partis.

La montée du Brexit Party accompagne l’impossibilité pour le Parti travailliste de Jeremy Corbyn de s’imposer comme réelle opposition face à l’échec de Theresa May de conduire le Brexit à son terme. « Le chef a toute la misère du monde à formuler une position claire et constante sur cet enjeu principal de la politique britannique, poursuit l’universitaire. Son parti voit donc s’effriter son vote vers de petits partis opposés au Brexit », comme les libéraux démocrates et le Parti vert, qui vont profiter du fait que 57 % de l’électorat travailliste souhaite accorder son vote à un autre parti le 23 mai prochain. Les nationalistes écossais (SNP) de Nicola Sturgeon, vertement opposés au Brexit, devraient également accroître ses appuis, reflétant ainsi au sein du Parlement européen « les divisions existantes au Royaume-Uni sur la question du Brexit et même, mieux, les renforcer », dit M. Rioux.

L’avenir incertain de Theresa May

Le vote de contestation contre les conservateurs qui pourrait se cristalliser lors des élections européennes met en péril l’avenir politique de la première ministre qui, sous la pression des membres de son équipe, a indiqué jeudi qu’elle était prête à établir son plan de sortie du pouvoir dans la première semaine de juin. Et ce, après avoir remis au vote, pour une quatrième fois de suite, son accord de retrait devant le Parlement britannique. Cette nouvelle tentative devrait se jouer dans la semaine du 3 juin. À trois reprises, Westminster a rejeté cet accord négocié entre Theresa May et l’Union européenne, par de fortes majorités. L’Europe n’est pas disposée à rouvrir l’entente, et les élus devront donc se prononcer sur le même texte. « Cela augmente les possibilités d’un Brexit crash, dit George Ross, professeur à Harvard, d’une sortie sans accord. Et les négociations qu’il va falloir entreprendre dans ce cadre-là vont être très compliquées, puisqu’elles vont se jouer dans un état politique en crise où rien n’est clair. »