Une reconstruction au pas de course

La reconstruction à l’identique des charpentes du toit faites de chênes millénaires a toutes les chances d’être écartée.
Photo: Amaury Blin Agence France-Presse La reconstruction à l’identique des charpentes du toit faites de chênes millénaires a toutes les chances d’être écartée.

Alors que l’inventaire des dégâts est loin d’être achevé, trois jours après l’incendie dramatique de la cathédrale Notre-Dame de Paris, la France semble déjà entrée dans la phase de reconstruction. C’est du moins le sentiment qu’entend diffuser l’entourage du président Emmanuel Macron, qui présidait mercredi à l’Élysée une réunion de « lancement de la reconstruction ».

Plusieurs s’interrogent sur cet empressement alors même que des risques d’effondrement de la structure seraient encore présents, selon le ministre de la Culture Franck Riester. Peu importe, le premier ministre Édouard Philippe a déjà annoncé mercredi matin « un concours international d’architecture pour la reconstruction de la flèche ».

Plusieurs architectes et experts des lieux de culte jugent néanmoins « audacieux » l’objectif fixé mardi par le président d’une reconstruction de la cathédrale en cinq ans. Surtout à un moment où l’on ne sait toujours pas jusqu’à quel point la structure de l’édifice est abîmée. Des poutres de 20 mètres de long sont d’ailleurs arrivées mercredi de Belgique afin de renforcer un mur de façade.

Pour plusieurs, ce délai semble plus motivé par la tenue des Jeux olympiques à Paris en 2024 que par une connaissance précise du dossier. C’est pourquoi il laisse sceptique un expert comme l’historien du patrimoine et président de l’association Sites et Monuments Alexandre Gady. « Cinq ans, c’est un temps politique, ce n’est pas très sérieux d’annoncer cela », a-t-il déclaré au Parisien.

Une opération militaire

Selon l’inspecteur général des monuments historiques François Goven, l’établissement du programme des travaux pourrait déjà prendre un an.

La première étape consistera d’ailleurs à protéger de toute urgence le bâtiment des intempéries sous un gigantesque parapluie. À Rennes, la reconstruction du parlement de Bretagne avait pris dix ans. La cathédrale de Nantes, frappée par un incendie en 1973, fut cependant rouverte aux fidèles au bout de trois ans seulement même si les travaux se sont ensuite poursuivis pendant des années.

Signe d’une opération quasi militaire, Emmanuel Macron a désigné l’ancien chef d’état-major des armées, le général Georgelin, comme le « Monsieur reconstruction ». Encore faudra-t-il savoir quoi et comment reconstruire.

« Reconstruire Notre-Dame à l’identique est quasiment impossible », a estimé l’architecte qui fut responsable des travaux de la cathédrale de 2000 à 2013, Benjamin Mouton.

La reconstruction à l’identique des charpentes du toit faites de chênes millénaires a toutes les chances d’être écartée. Non seulement à cause du poids d’une telle structure, mais parce qu’il serait pratiquement impossible de retrouver rapidement une telle quantité de bois de cette qualité. « L’important est de refaire une toiture qui donnera la même silhouette », a déclaré Benjamin Mouton sur Europe 1.

Selon le premier ministre, le concours d’architecture devrait permettre « de trancher la question de savoir s’il faut reconstruire une flèche » à l’identique. Celle qui s’est effondrée lundi, oeuvre de l’architecte Viollet-le-Duc, n’était qu’une version « améliorée » érigée au XIXe siècle d’une flèche disparue vers 1792. L’ami de Prosper Mérimé avait une conception assez souple de la restauration. Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus attachés à la conservation des styles architecturaux, note l’historien Mathieu Lours.

Chose certaine, on ne pourra pas éviter un débat sur comment et quoi rénover, estiment les experts. C’est pourquoi « il faut prendre le temps de penser la restauration du bâtiment », juge l’architecte Catherine Tricot.

Depuis trois jours, les promesses de dons pour la reconstruction n’ont cessé d’affluer. On frôle le milliard d’euros grâce aux contributions de grandes sociétés comme L’Oréal, Bouygues et LVMH. L’effort vient de partout et devrait s’étendre aux particuliers dès samedi à l’occasion d’un spectacle-bénéfice diffusé à France 2. Même la ville de Hongrie Szeged a offert 10 000 euros en souvenir du soutien de la France lorsque la ville avait été inondée… en 1879 !

À gauche, plusieurs, comme l’ancienne gilet jaune Ingrid Levasseur et le socialiste Olivier Faure, ont fustigé des dons qui se préoccupent plus de vieilles pierres que de la « misère sociale ». Accusée de courir après les exemptions d’impôts, la famille Pinault y a renoncé.

Le premier ministre Édouard Philippe a précisé que seuls les dons jusqu’à 1000 euros bénéficieront d’une exemption fiscale exceptionnelle de 75 %. Au-delà, le régime normal s’appliquera (66 %). Pour l’instant, personne ne s’aventure à estimer précisément les coûts de la reconstruction.

Enquête difficile

Même si l’on dit que l’enquête sera longue et difficile, les débris laissés sur le sol devraient permettre de déterminer l’origine de l’incendie, que l’on situe pour l’instant à la base de la flèche, a déclaré l’inspecteur de la police scientifique Benjamin Gayrard.

En attendant que les inspecteurs puissent se rendre sur place, des drones ont déjà survolé la cathédrale afin de commencer à établir des scénarios. Selon l’entreprise chargée de l’échafaudage, dont on venait de terminer l’assemblage, toutes les procédures auraient été respectées. Son porte-parole précise qu’il n’y avait pas de point de soudure.

Selon Le Monde, toutes les pistes (accidentelle, involontaire et criminelle) seraient sur la table. Les ascenseurs du chantier seraient notamment dans le viseur des policiers. Plusieurs spécialistes des monuments nationaux ont profité de l’occasion pour dénoncer la faiblesse des budgets que l’État consacre au patrimoine bâti français (320 millions d’euros par année). Administrateur de l’Observatoire du patrimoine religieux, Jacques Perot craint notamment que l’on consacre tous les moyens à Notre-Dame alors que de nombreuses églises de Paris sont dans un état inquiétant.

À 18 h 50, heure du déclenchement de l’incendie, les cloches ont sonné dans toute la France.

La comédie musicale Notre-Dame de Paris remontée à Paris ?

En moins de 24 heures, plus de 75 000 personnes ont signé une pétition pour que la comédie musicale Notre-Dame de Paris, de Richard Cocciante et Luc Plamondon, soit remontée dans sa version d’origine afin de soutenir la reconstruction de la cathédrale. Lors de la création en 1998, la troupe comprenait notamment Daniel Lavoie, Garou, Hélène Ségara, Patrick Fiori et Julie Zenatti. Sur le site suisse 20 minutes, Luc Plamondon s’est dit « évidemment partant ». Ce serait beau, dit-il, « de faire quelque chose avec eux, pas pour l’argent, mais pour récolter un maximum de fonds ». Après sa création à Paris, le spectacle avait été présenté dans 20 pays et traduit en neuf langues. Le disque s’était vendu à 20 millions d’exemplaires. « Nous préparons un événement à la mesure de Notre-Dame », a déclaré le chanteur Patrick Fiori. « Notre-Dame est la plus belle femme de France […]. Nous allons lui rendre ce qu’elle nous a donné. »