Notre-Dame tient bon

Vue de la nef au fond de laquelle une croix se dresse, épargnée par les morceaux du plafond qui sont tombés tout juste devant.
Photo: Christophe Petit Tesson Agence France-Presse Vue de la nef au fond de laquelle une croix se dresse, épargnée par les morceaux du plafond qui sont tombés tout juste devant.

« Je ne la verrai jamais reconstruite ! » Femme fragile aux traits gracieux, Josette Foucher habite à cent mètres de la cathédrale Notre-Dame, qu’elle a fréquentée toute sa vie. À 84 ans, cette Parisienne ne pensait jamais la voir brûler. Née sur le boulevard Saint-Michel, elle n’a jamais vécu à plus de trois cents mètres de ce chef-d’oeuvre gothique. Le hasard a même voulu que sa grand-mère naisse à Sully-sur-Loire, d’où venait Maurice de Sully, l’évêque de Paris qui lança en 1163 ce gigantesque chantier qui durera un siècle. « Depuis toujours, je venais la voir ici quand j’avais le cafard, dit-elle accoudée sur un muret en bord de Seine. Même pendant la guerre, on ne l’a pas détruite. Mais vous savez, elle est encore jolie. On dirait une couronne… »

En ce lendemain d’incendie qui a ravagé un joyau vieux de 850 ans, le président Emmanuel Macron a proposé dans une allocution télévisée de reconstruire la cathédrale en cinq ans. Un objectif qui fait cependant douter les spécialistes qui prévoyaient au moins une dizaine d’années de travaux.

Abîmé, mais sauvé

Toute la journée, des milliers de Parisiens ont fait comme Josette et sont venus découvrir un bâtiment certes abîmé, mais sauvé. Venus de tous les arrondissements de la capitale, de la rive droite comme de la rive gauche, les Parisiens ont défilé en procession autour des barrages de police malgré les ponts fermés et les routes barrées. Comme s’ils étaient à la recherche d’un réconfort et voulaient voir de visu ces murs encore debout de ce que certains n’hésitent pas à nommer « notre maison ». Devant le parvis où s’entassait la presse internationale, les hommes politiques ont aussi défilé toute la journée pour confier leur tristesse, mais aussi leur détermination à reconstruire ce qu’ils désignent tous comme le coeur historique, religieux et littéraire de la France.

Le feu enfin calmé et les braises éteintes, une centaine de pompiers ont passé la journée à vérifier la solidité des structures, dont aucune ne s’est effondrée, même si, a-t-on appris, cela s’est joué à une demi-heure près pour la tour nord. Malgré quelques faiblesses dans la voûte et un pignon du transept nord, « globalement, la structure tient bon », a déclaré le secrétaire d’État de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Lundi soir, le photographe Julien Mattia fut un des premiers à découvrir, du porche, aux côtés d’Emmanuel Macron, l’intérieur de la cathédrale. « C’était apocalyptique de voir cette croix encore debout au fond de la nef alors que le toit brûlait et que des bouts de charpente tombaient encore. »

Ce n’est pas seulement Notre-Dame qu’il faut rebâtir, c’est le patriotisme français, c’est l’histoire de France, notre récit national, notre République

Même si certains se montraient optimistes en découvrant les rosaces, la plupart des vitraux et la statue Notre-Dame du pilier intacts, la sécurisation du bâtiment se poursuivra mercredi. Ce n’est qu’ensuite que l’on pourra dresser un véritable bilan et récupérer les oeuvres dont on ne connaît pas encore vraiment l’état de conservation. On sait cependant que le trésor, la couronne d’épines et la tunique de saint Louis ont été sauvés. Le grand orgue aurait aussi échappé en partie aux flammes et à l’eau. On a même retrouvé le coq de la flèche qui contenait des reliques. Car Notre-Dame n’est pas qu’une cathédrale, c’est aussi l’un des grands musées du monde. Plusieurs oeuvres, dont certaines ont déjà été mises en sécurité à la mairie de Paris, seront restaurées au Louvre.

Une campagne de souscription a été lancée. Les promesses de dons atteignent près d’un milliard d’euros. Parmi les donateurs, on trouve la famille Pinault, L’Oréal, Total et LVMH. « L’argent ne sera pas ce qui manquera », a déclaré Antoine Arnault, fils de Bernard Arnault (LVMH). Dès samedi, la chaîne France 2 télédiffusera un concert afin de faire appel aux dons de chacun.

En attendant, le débat s’amorce sur la façon dont il faudra restaurer la cathédrale. Selon plusieurs, il est peu probable que l’on choisisse de reconstruire les combles en chêne alors que le ciment et le métal offrent une bien meilleure protection. De même, voudra-t-on reconstruire la flèche, qui n’était pas dans les plans originaux, mais fut ajoutée au XIXe siècle par l’architecte Viollet-le-Duc ? Comme toutes les églises de France construites avant 1905, le bâtiment est propriété de l’État, qui sera donc le premier entrepreneur.

L’enquête judiciaire sur les causes de l’incendie mobilise déjà une quarantaine d’enquêteurs. L’opération s’annonce difficile, puisque les combles d’où est parti le feu sont entièrement détruits. La piste accidentelle est privilégiée, a déclaré le procureur de Paris. Une douzaine d’ouvriers ayant quitté le chantier lundi vers 17 h 30 ont commencé à être interrogés. On sait qu’une première alerte avait été lancée vers 18 h 20.

Communion politique

Le président Emmanuel Macron, qui a reporté l’importante allocution qu’il devait prononcer en réponse aux gilets jaunes, a déclaré qu’il s’exprimera « en temps voulu ». Mais il a tout de même voulu s’adresser brièvement aux Français mardi à 20 h afin de leur dire que « l’incendie de Notre-Dame nous rappelle que notre histoire ne s’arrête jamais. Nous aurons toujours des épreuves à surmonter. Ce que nous croyons indestructible peut aussi être atteint ». Sur un ton inspiré, le président a incité chacun à « retrouver le fil de notre projet national, un projet humain, passionnément français ».

Des mots qui font écho à ce qu’ont dit la plupart des leaders politiques, de droite comme de gauche, qui n’hésitent pas à identifier Notre Dame à « l’âme de la France ». Après des mois de déchirements, le pays vit depuis lundi un moment de communion politique dont Emmanuel Macron a voulu se faire l’écho.

« Ce n’est pas seulement Notre-Dame qu’il faut rebâtir, c’est le patriotisme français, c’est l’histoire de France, notre récit national, notre République », a déclaré l’ancien ministre de François Mitterrand Jean-Pierre Chevènement.

La veille, le comédien Fabrice Luchini avait interrompu son spectacle sur le thème de l’argent pour confier aux spectateurs ses états d’âme sur ce tragique incendie. « Notre-Dame de Paris, c’est un symbole d’Occident, confiait-il au Figaro. Même si on n’est pas chrétien, même si nous ne sommes plus chrétiens : la France est chrétienne. C’est un fait. Moi-même je suis frappé en plein coeur. Hébété. Quelque chose de supérieur est venu perturber les calendriers des rencontres médiatiques, de la vie anecdotique, de la frénésie. C’est la métaphysique qui descend dans l’hallucinant débat agité des combats politiques pour affirmer une tragédie, restaurer une gravité. »