Notre-Dame, de 1163 à aujourd’hui

Catastrophés, les Parisiens ont regardé les flammes ravager la célèbre cathédrale.
Photo: Christophe Ena Associated Press Catastrophés, les Parisiens ont regardé les flammes ravager la célèbre cathédrale.

Napoléon s’y fit couronner empereur dans une cérémonie où il avait poussé l’audace jusqu’à faire déplacer le pape. Victor Hugo en fit le personnage vivant de son grand roman. Notre-Dame ? Le symbole éclatant de la chrétienté à compter du Moyen Âge. Un chef-d’oeuvre de l’architecture gothique. Le monument le plus visité d’Europe. Sous l’oeil de ses gargouilles inquiétantes, l’épaisseur du temps lui avait donné une patine qu’aucune reconstitution ne saurait restituer.

Coiffée d’un toit en tuiles de plomb, la cathédrale est édifiée sur un espace voué de longue date à la religion, sur l’île de la Cité. « On a détruit une ancienne église pour y ériger celle-ci », rappelle en entrevue au Devoir le médiéviste Patrick Henriet, directeur d’études à l’École pratique des hautes études de la Sorbonne.

À l’époque de sa construction, Paris devient le centre de la chrétienté. « La notoriété du bâtiment est liée à l’ascension de Paris comme ville la plus peuplée du monde latin », explique Patrick Henriet. L’importance accordée à ce monument, emblématique du pouvoir de la ville sur le monde de l’époque, s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui.

Maurice de Sully, évêque de Paris en 1160, veut créer sur l’île de la Cité un bâtiment dont la mesure et le lustre doivent au moins égaler le temple de Salomon ou la Jérusalem céleste, décrits par saint Jean dans l’Apocalypse. L’effort architectural déployé sera à la mesure de cette volonté : des milliers d’ouvriers vont y consacrer leur vie.

Le pape Alexandre III en pose officiellement la première pierre en 1163. Mais il faut attendre encore près de deux siècles pour que les travaux, infléchis par des avancées architecturales, soient réputés achevés, en 1345. Notre-Dame a alors à peu près la forme qu’on lui connaît désormais.

« Les incendies étaient très fréquents dans ces bâtiments aux charpentes de bois », explique le médiéviste Henriet. Notre-Dame a déjà été touchée par les flammes au XIIIe siècle. Mais dans la longue durée, le bâtiment avait été presque miraculeusement épargné.

La puissance d’évocation

En raison de sa position particulière au coeur de Paris et de la place centrale de cette ville dans l’histoire du monde, du moins jusqu’au XIXe siècle, ce bâtiment va connaître un destin exceptionnel, fortement rehaussé par la littérature. « Non seulement la cathédrale passe du côté de la littérature, au XIXe surtout, mais elle raconte de la sorte nombre d’histoires » qui l’élèvent encore, explique Isabelle Arseneau, professeure de littérature française du Moyen Âge à l’université McGill. Elle inspire des peintres, des photographes, des musiciens.

« Notre-Dame est bien vieille », écrit Gérard de Nerval en 1834, au temps où le bâtiment nécessite des travaux urgents. Nerval ajoute : « on la verra peut-être enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître », tout en prédisant qu’un jour, hélas, cette « carcasse lourde tordra ses nerfs de fer ».

Photo: Geoffroy Van Der Hasselt Agence France-Presse

« La flèche qui est tombée, avalée par l’incendie, datait du XIXe siècle, au temps où l’architecte Viollet-le-Duc se permit de modifier certains aspects de la cathédrale, dit l’historien Henriet. On ne sait pas encore avec précision tout ce qui est touché. […] Il est certain que les grandes plaques de plomb du toit ont fondu. Sur quoi tout cela est-il tombé ? »

Au cours des récents travaux de restauration, plusieurs éléments avaient été retirés. Mais il y avait encore nombre de reliques de véritables trésors à l’intérieur. Que reste-t-il de ces richesses ? D’imposants reliquaires, des pièces d’orfèvres, des manuscrits anciens, des vitraux immenses, des tentures, des lustres, des tombeaux sculptés, que peut-on espérer encore récupérer ?

Le monument avait déjà souffert : à la Révolution française, la foule croit que, sur le portail, ce sont les rois de France qui sont représentés. Ils sont décapités. Les têtes durent être remplacées par des copies.

Dans quel état se trouvent aujourd’hui les tableaux de maîtres de ses chapelles ou encore sa superbe rosace, avec sa Vierge en majesté placée au centre d’une sphère de verre de près de 13 mètres ?

Reconstruire ?

La structure de pierre reste en place, mais les dommages sont inestimables. Quel sera l’avenir de ce joyau du patrimoine mondial éventré par le feu, souillé par les fumées, violé par l’eau des sapeurs-pompiers ? En Angleterre, alors que Notre-Dame brûlait toujours, le journal The Guardian affirmait que « l’âme de l’Europe a été soudainement et violemment déchirée ». À l’heure où le président Macron claironnait sa volonté de reconstruire, l’UNESCO assurait déjà de son soutien.

Le médiéviste Patrick Henriet rappelle que la destruction a été le lot de plusieurs grandes cathédrales : « Plusieurs ont été touchées plus durement encore que ne le sera sans doute Notre-Dame. »

À Dresde et à Cologne, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les bombardements ont détruit les deux cathédrales. Comme elles, l’immense cathédrale de Reims, détruite pour sa part lors du conflit de 14-18, sera aussi reconstruite.

Au Québec, en 1922, les basiliques de Québec et de Sainte-Anne-de-Beaupré partent en fumée. Reconstruites, elles aussi. Mais ce faisant, on n’efface pas tant les drames qu’on affirme une volonté conjuguée de ne pas voir les traces d’un passé en partage être emportées dans l’oubli. « Au-delà des religions, affirme le médiéviste Patrick Henriet, Notre-Dame appartient à tout le monde. Les monuments, il faut d’abord voir à les préserver. »