Notre-Dame de Paris en feu

La charpente en bois du XIIIe siècle, surnommée «la forêt» car elle a nécessité 24 hectares de chênes, a vite été réduite en cendres.
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse La charpente en bois du XIIIe siècle, surnommée «la forêt» car elle a nécessité 24 hectares de chênes, a vite été réduite en cendres.

« Je suis dévastée. Je ne peux pas imaginer qu’un monument qui a traversé 850 ans soit détruit en quelques heures ! » Lorsqu’elle a vu les premières flammes, Vanina Pieri a pris sa valise, son ordinateur et un dossier pour se réfugier de l’autre côté de la Seine, d’où elle voyait le toit brûler. Déjà, les débris et les cendres tombaient sur la petite rue du Cloître-Notre-Dame où elle habite, et qui borde la cathédrale sur son flanc nord. « Je suis stupéfaite, dit-elle. Dire que j’avais ce chef-d’oeuvre sous les yeux tous les jours. »

C’est une ville sidérée et touchée au coeur qui a vu l’un de ses joyaux architecturaux et le monument historique le plus visité d’Europe ravagé par les flammes. Toute la nuit, les pompiers ont combattu un incendie qui s’est déclaré lundi en fin d’après-midi. Jusque tard en soirée, des milliers de Parisiens entassés sur les quais ont retenu leur souffle. Lorsque, vers 20 h, la flèche reconstruite par Viollet-le-Duc en 1843 s’est effondrée, plusieurs se sont mis à pleurer. « Oh my God », s’est exclamé un touriste américain débouchant rue du Renard. Sur les quais Saint-Michel, des fidèles ont entonné Je vous salue Marie.

Toute la soirée, les pompiers ont tenté avec succès d’éviter l’écroulement des ogives, des vitraux et de ces rosaces uniques au monde. La tour nord, gagnée un moment par les flammes, a aussi pu être sauvée de l’effondrement qu’aurait provoqué la chute des bourdons soutenus par une structure en bois. Seul le tiers du toit a cependant pu être épargné. Les 16 statues entourant la flèche étaient heureusement en réfection.

L’âme de la France

Le feu aurait commencé vers 18 h 50 près des échafaudages installés sur le toit où des travaux étaient en cours. La charpente en bois du XIIIe siècle, surnommée « la forêt » car elle a nécessité 24 hectares de chênes, a vite été réduite en cendres. Elle était la seule au monde de cette dimension à avoir traversé huit siècles d’histoire. Heureusement, aucun ouvrier n’était sur place lors du sinistre. Seul un pompier a été blessé parmi les 500 hommes qui ont combattu l’incendie toute la nuit en essayant de mettre à l’abri le plus grand nombre d’oeuvres d’art. Le trésor, la tunique de Saint-Louis, la couronne d’épines et plusieurs tableaux ont ainsi pu être évacués à temps. Selon les premiers témoins, l’autel et les parois auraient été largement préservés.

 
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse Reliques conservées au sein de l’édifice, la couronne d’épines et la tunique de saint Louis ont toutefois pu être sauvées.

« Ça fait mal ! », disait Christophe, un ethnologue qui habite juste en face sur le quai de Montebello. « J’ai ce joyau sous les yeux tous les jours. C’est une oeuvre magnifique. Pour moi, ce n’est pas nécessairement un lieu religieux, mais un lieu culturel qui fait partie de l’âme de la France. C’est nous, quoi ! »

L’incendie a bousculé l’agenda politique du président pourtant chargé. Alors qu’il devait prononcer lundi à 20 h le discours jugé le plus important de son quinquennat, Emmanuel Macron s’est aussitôt rendu sur les lieux. Sa réponse aux gilets jaunes attendra, de même que la conférence de presse prévue mercredi pour la presse internationale.

 
Image: Le Devoir

« Cette cathédrale, nous la rebâtirons », a déclaré le président du parvis de la cathédrale. « Notre-Dame de Paris, c’est notre histoire, notre littérature, a-t-il poursuivi. C’est l’épicentre de notre vie, c’est l’étalon d’où partent nos distances. C’est tant de livres, de peintures. C’est la cathédrale de tous les Français, même de ceux qui n’y sont jamais venus. Cette histoire, c’est la nôtre. »

Françoise Comiti arrivait tout juste de la campagne lorsqu’elle a vu les premières flammes. Elle est montée au cinquième étage de l’immeuble acheté au siècle dernier par ses grands-parents, rue d’Arcole. « On voyait déjà le feu lécher les tours. Il était déjà bien pris lorsque les pompiers ont commencé à déployer leurs lances », dit cette institutrice à la retraite.

« Les Parisiens ont l’impression qu’on leur a arraché un membre, a déclaré la mairesse du 5e arrondissement, Florence Berthout. […] D’autant plus dans le contexte que l’on connaît, un environnement très “insécure”, où tout le monde s’interroge sur les valeurs et ce qui fait notre bien commun. »

Selon le président de la Conférence des évêques de France, Éric de Moulins-Beaufort, « on va être partis pour des années de travaux ». Une collecte nationale pour la reconstruction, qui devrait prendre des années, sera lancée mardi par la Fondation du patrimoine. La dernière reconstruction de cette ampleur fut celle de la cathédrale de Reims, pratiquement rasée durant la Seconde Guerre mondiale et qui devint le lieu de la grande réconciliation entre De Gaulle et Adenauer en 1962.

Un drame national

À quelques jours de Pâques, plusieurs églises de France ont spontanément fait sonner leurs cloches pour inviter les fidèles à prier. Mais aussi pour manifester l’attachement de tous les Français à ce monument irremplaçable et qui est le « coeur battant de la France », selon le père et historien d’art Arnaud Montoux.

De nombreux Parisiens ne cachaient pas leur étonnement de voir ainsi ravagé un monument qui a survécu aux incendies, à la Révolution et à toutes les guerres. Une enquête judiciaire a déjà été ouverte. Selon des responsables, la cathédrale était pourtant visitée quotidiennement par les pompiers. L’enquête devra notamment expliquer la rapidité de la propagation des flammes ainsi que les causes du sinistre alors que, selon l’architecte responsable des travaux de rénovation, aucun ouvrier n’était sur place.

Notre-Dame de Paris, c’est notre histoire, notre littérature. [...] C’est la cathédrale de tous les Français, même de ceux qui n’y sont jamais venus. Cette histoire, c’est la nôtre. 

 

Partout, on parle d’un « drame national », selon les mots du secrétaire d’État à l’Intérieur, Laurent Nuñez. « Notre tristesse est au-delà des mots », a renchéri le premier ministre, Édouard Philippe. « Ce soir, tous les Parisiens pleurent », a aussi affirmé la mairesse de Paris, Anne Hidalgo. « C’est notre lieu à tous », dit le grand rabbin de France.

De Donald Trump à Angela Merkel, en passant par Barack Obama, Theresa May et le pape François, le monde entier a exprimé sa tristesse. « Les terribles images qui nous proviennent de Paris me touchent profondément, a déclaré le premier ministre québécois, François Legault. Notre-Dame de Paris est un joyau ! » Justin Trudeau n’a pas été en reste.

Les pompiers ont travaillé toute la nuit à refroidir la structure. Dans la nuit, de nombreuses églises de Paris ont ouvert leurs portes. « On va reconstruire et redevenir des bâtisseurs de cathédrale », a déclaré le recteur-archiprêtre de Notre-Dame, Mgr Patrick Chauvet.

Le grand orgue aurait fondu

«A priori, l’orgue a disparu. Fondu!» La sombre prédiction, émanant lundi de source sûre hélas, nous est arrivée peu après 16h30, heure de Montréal. Olivier Latry, organiste titulaire de Notre-Dame de Paris et organiste émérite de l’orgue Pierre-Béique de la Maison symphonique, actuellement à Dresde pour un concert, ne souhaite pas s’exprimer. Tout comme l’édifice qui l’héberge, l’orgue est chargé d’histoire. Notre-Dame a eu un grand orgue dès le XIIIe siècle. Particularité unique: chaque nouvel instrument a préservé la trace des anciens. L’orgue de Notre-Dame avait résisté à tout, même à la Révolution. L’instrument actuel était héritier de celui d’Aristide Cavaillé-Coll (1868), le grand facteur inventeur de l’orgue symphonique. Il en avait retrouvé toutes les couleurs lors d’une brillante restauration en 1992.

[Mise à jour: De l'espoir pour l'orgue de Notre-Dame]



À voir en vidéo