Brexit: mettre fin au supplice de la goutte

Alastair Campbell, ex-conseiller stratégique de Tony Blair, croit que l’extention du délai de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne doit servir à convaincre les Britanniques qu’ils ont été trompés par les ténors du Brexit.
Photo: Matt Dunham Associated Press Alastair Campbell, ex-conseiller stratégique de Tony Blair, croit que l’extention du délai de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne doit servir à convaincre les Britanniques qu’ils ont été trompés par les ténors du Brexit.

Au bord du précipice, le Royaume-Uni, qui devait quitter l’Union européenne (UE) vendredi sans contrat de divorce, a évité le pire cette semaine en obtenant des leaders européens un nouveau report de la date de sortie, fixée désormais 31 octobre prochain, pour permettre aux élus britanniques de s’entendre ultimement sur la mise en marche d’un Brexit un peu plus ordonné. Six mois de plus qui devraient surtout être consacrés à convaincre les Britanniques qu’ils ont été trompés par les ténors du Brexit et que le temps est venu d’annuler cet impossible et dommageable processus de séparation, estime l’ex-conseiller stratégique en communication de Tony Blair Alastair Campbell.

« Il y a encore des millions de personnes qui aspirent au Brexit et qui souhaitent qu’il se concrétise », dit à l’autre bout du fil M. Campbell, qui s’affiche ouvertement depuis plusieurs mois dans les campagnes en faveur du maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne. Le Devoir l’a joint dans le sud de la France, où il réside en partie durant l’année. « Mais dans les derniers mois, les choses ont également changé. Le centre de gravité de l’opinion publique pousse désormais de plus en plus vers l’annulation du Brexit et le maintien du statu quo. » Un changement de perception qu’un nouveau référendum devrait venir quantifier, selon lui, pour conduire un « interminable échec » vers une fin honorable.

« Je serais très content si on annulait le Brexit, dit-il. Ce projet place le pays dans l’incertitude, et les Britanniques dans l’angoisse. Mais politiquement, cela reste une chose très difficile à faire. »

Selon lui, le Brexit étant le résultat d’un référendum, tenu en juin 2016 et remporté par deux points de pourcentage par les tenants de la séparation, il se doit d’être défait de la même façon aujourd’hui. « Il n’y a pas d’autre solution, dit-il, mais il faut prendre le temps de rappeler aux électeurs ce qui vient de se passer depuis trois ans, de mettre en lumière les éléments de division et la nature de l’impasse, avant de leur demander si, dans ce contexte, ils souhaitent toujours quitter l’UE. »

Vendredi, lors de son passage à Washington, Philipp Hammond, ministre des Finances et du Trésor du Royaume-Uni, a toutefois repoussé cette option du revers de la main, estimant que le temps n’était pas suffisant d’ici le 31 octobre prochain pour la tenue d’une nouvelle consultation publique. L’homme se dit toutefois persuadé que l’accord de retrait négocié par Theresa May avec l’Union européenne soit adopté d’ici là, donnant ainsi le coup d’envoi d’un Brexit ordonné.

Or, cet accord, que l’UE refuse de renégocier après avoir consacré 18 mois à l’établir avec les représentants du Royaume-Uni, a été rejeté à trois reprises par les députés britanniques, et ce, avec des majorités fortes. Sans surprise d’ailleurs pour M. Campbell.

« Le problème, ce n’est pas Theresa May, ce ne sont pas les députés, c’est le Brexit », dit-il en estimant que les racines de cet appel lancé pour faire sortir le Royaume-Uni du marché commun européen annonçaient dès le départ ses signes de faiblesse. « À la base, nous avons eu une campagne de peur, orchestrée par David Cameron, et une campagne de mensonges [pilotée par les tenants du Brexit], et ce sont les menteurs qui ont gagné. Le problème, c’est que rétrospectivement, on constate que dans les deux équipes, personne ne croyait que le Oui au Brexit allait l’emporter et personne n’avait donc de plan pour en faire une réalité. »

Dans les circonstances, le processus que Theresa May a été chargée de mettre en place dans les deux dernières années s’est avéré bien plus complexe que ne le laissaient entendre les formules simplistes des courants populistes ayant contribué en partie à la victoire du Oui. Dans les pages du Devoir le 23 mars dernier, l’ancien patron de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy, résumait d’ailleurs l’exercice en ces termes : « J’ai toujours pensé que ce serait extraordinairement compliqué sur le plan technique de faire sortir un oeuf de l’omelette. »

Ce projet place le pays dans l’incertitude, et les Britanniques dans l’angoisse

 

« Depuis trois ans, nous voyons que les promesses sont impossibles à tenir et que le Brexit ne peut pas se faire sans porter atteinte à l’économie du Royaume-Uni, dit M. Campbell. J’ai beaucoup de sympathie pour les députés qui n’arrivent pas à s’entendre sur le Brexit. » Dans les dernières semaines, Westminster a rejeté l’accord de Theresa May, mais également toutes les autres portes de sortie possibles, dont la tenue d’un nouveau référendum, l’établissement d’un nouveau marché commun avec l’UE et même l’annulation du Brexit. « Les électeurs leur ont donné le mandat de quitter l’UE et dès qu’ils se plongent dans les détails, ils constatent que la chose est irréalisable sans porter atteinte à l’économie et sans faire mal aux citoyens. »

Plus tôt cette année, le Financial Times de Londres estimait à entre 1,5 et 2,5 % la baisse du PIB du Royaume-Uni induit par le déclenchement du Brexit. Il y a quelques jours, une enquête menée par la Banque d’Angleterre, de concert avec les universités de Nottingham et Stanford, sur 7500 entreprises britanniques a révélé que le Brexit a entraîné une baisse des investissements sur les marchés intérieurs de 6 % et une baisse de l’emploi estimée à 1,5 %. Jeudi, le gouvernement a démobilisé 6000 fonctionnaires qui étaient chargés de préparer une sortie de l’UE sans accord, un scénario écarté par Bruxelles cette semaine avec la prolongation accordée. Le seul coût de cette sortie sans accord était évalué à 2,6 milliards de dollars par Londres.

Paradoxe. En retardant la date de sortie de l’UE, le Royaume-Uni va devoir participer le 23 mai prochain aux élections européennes et entrer en campagne pour être représenté au sein d’une institution dont il souhaite se séparer. « C’est un peu compliqué comme situation, admet M. Campbell, mais c’est la conséquence du bordel qu’on a créé. » Un bordel qui pourrait également faire de ce scrutin une sorte de référendum sur la suite des choses. « Si le Parti travailliste décidait de se placer dans une position plus favorable à l’UE, cela pourrait fonctionner pour lui, dit-il. Mais à l’inverse, Nigel Farage [populiste pro-Brexit], qui vient de lancer son parti pour ces élections, pourrait venir capter la colère des citoyens » et leur désillusion par rapport à des élites accusées depuis janvier de s’embourber dans le Brexit.

« Partout en Europe, ces élections vont voir s’affronter des forces progressistes et des populistes », fait remarquer l’ex-conseiller de Tony Blair et inventeur du concept de « néo-travailliste » dans les belles années du « blairisme ». « Et ça, tout comme le Brexit, c’est une autre grande source d’incertitude. »