Tueries de Mohamed Merah en France: à l’école Ozar Hatorah, «l’insoutenable»

Abdelkader Merah est de retour devant les tribunaux depuis le 25 mars 2019.
Photo: Benoit Peyrucq Agence France-Presse Abdelkader Merah est de retour devant les tribunaux depuis le 25 mars 2019.

C’était le moment de la prière des morts quand Mohamed Merah a surgi et tué un enseignant et trois enfants de l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse, dans le sud-ouest de la France. Jonathan, alors 17 ans, a raconté lundi la douleur « insoutenable » de ce 19 mars 2012, devant la cour d’assises spéciale de Paris.

Il ne regarde pas Abdelkader Merah, le frère du tueur. L’homme est de retour devant les tribunaux depuis le 25 mars 2019, après avoir été condamné à 20 ans de réclusion en première instance, à l’automne 2017, pour association de malfaiteurs terroriste, mais acquitté du chef de « complicité ».

Le jeune homme surmonte sa peine pour tâcher d’être précis, relater en détail ces 36 secondes d’horreur et les heures interminables où les élèves restèrent confinés au réfectoire, pendant que les médecins légistes travaillaient dans la cour.

Ce jour-là, il est dans la synagogue de l’école quand il entend les premiers coups de feu. « Des pétards », pense-t-il. Mohamed Merah vient de tuer Jonathan Sandler, professeur de religion, 30 ans, et ses deux fils, Arié et Gabriel, 5 et 3 ans. Se penchant à la fenêtre, il voit « une personne casquée entrer dans l’école » qu’il imagine être « un coursier ».

Les tirs reprennent. Dans la cour, le tueur a fait feu sur Myriam Monsonégo, 8 ans, la fille du directeur d’école, revenue chercher son cartable. La conseillère pédagogique fait irruption dans la synagogue et crie « Il y a un tireur dans l’école ». Jonathan répète le message au directeur. « Ses yeux s’écarquillent, il court. Dehors, il tombe sur sa fille ».

Dans cette « toute petite école », 200 élèves des classes de 6e à la terminale (âgés de 11 à 18 ans), tout le monde se connaît. Comme une « famille ». Jonathan a déjà gardé Myriam, une gamine discrète, qui se cachait dans sa chambre sauf quand il « se mettait au piano ». Il a aussi gardé Arié et Gabriel, des petits joyeux. Dans la panique qui croît, les élèves cherchent un réconfort. « J’ai 17 ans, les plus petits viennent vers moi, me prennent les mains, les bras ». Ils vont être conduits au réfectoire, où ils seront confinés plusieurs heures.

« Il y a 50 ou 60 gamins qui hurlent, pleurent, tapent du poing contre les murs. Un gamin de 13 ans hurle à se griffer le visage, jusqu’à s’en arracher les vêtements. Il crie “Myriam est morte, Myriam est morte”. C’est quelque chose qu’on n’est pas censé vivre », dit le jeune homme. « C’est tellement insoutenable que j’ai un moment de folie. C’est trop dur. Je sors, je cours vers la sortie. Je tombe. Il y avait du sang partout, je vois le cartable de Myriam plein de sang. Même les médecins avaient l’air choqués », poursuit-il.

Sept ans plus tard, « la vie reprend ses droits », mais il y pense « tout le temps ». « Il n’y a rien ni personne qui pourrait réparer ça ». Il dit sobrement « la peur » des survivants, ceux qui ne vont plus jamais au cinéma ou en terrasse, ceux qui sont venus témoigner et ceux qui n’ont pas eu la force. Futur avocat, il a « totalement conscience du droit de la défense à un procès équitable », et il espère que les preuves permettront de « retenir la complicité » contre Abdelkader Merah. « J’ai du mal à vivre avec l’idée que peut-être il est complice et que peut-être il ne sera pas condamné pour ça. »

Le 19 mars 2012 a clos le parcours sanglant de Mohamed Merah, qui avait déjà tué trois militaires — Imad Ibn Ziaten, 30 ans, Abel Chennouf, 25 ans, et Mohamed Legouad, 23 ans — à Toulouse et dans une ville proche, Montauban, les 11 et 15 mars.

Le matin du 19 mars, le jihadiste s’était caché dans une résidence pour tuer deux autres militaires, qu’il n’est pas parvenu à approcher. Furieux, il avait alors tourné en scooter dans les rues et s’était retrouvé devant l’école juive, avait-il lui-même expliqué aux enquêteurs avant d’être abattu par la police.

Le verdict est attendu le 18 avril.