La crise britannique pourrait nuire au Canada

Des discussions ont bel et bien eu lieu entre le Canada et le Royaume-Uni depuis le vote du Brexit, mais aucune négociation n’a été amorcée.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse Des discussions ont bel et bien eu lieu entre le Canada et le Royaume-Uni depuis le vote du Brexit, mais aucune négociation n’a été amorcée.

Avec accord ? Sans accord ? Le 29 mars ? Le 22 mai ? Plus tôt ? Ou même plus tard ? Le difficile processus de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE), qui s’enlise depuis plusieurs semaines, ne donne pas des maux de tête et des angoisses qu’aux Britanniques.

Le Brexit et ses hésitations pourraient avoir également des effets négatifs sur le Canada, qui, peu importe le dénouement de la crise, va se retrouver avec un partenaire commercial affaibli et dont le nouveau cadre douanier pourrait nuire aux entreprises canadiennes qui y sont installées. Un scénario auquel Ottawa ne serait pas totalement prêt à faire face, estime l’ancien diplomate Guy Saint-Jacques, qui a été haut-commissaire adjoint du Canada à Londres entre 2004 et 2008.

« Le Brexit, ce n’est pas bon pour le Canada », dit-il, en rappelant que le Royaume-Uni est notre premier partenaire commercial au sein de l’Union européenne et la deuxième destination des investissements canadiens dans le monde. « Plus de 1100 entreprises canadiennes et québécoises y sont présentes, ce qui leur donne un accès privilégié au marché européen. Or, tout ça risque de s’effondrer, et plusieurs d’entre elles vont devoir réévaluer si leur position reste la meilleure pour profiter de ce marché. »

D’ailleurs, « à Ottawa, la classe politique est distraite par l’affaire SNC-Lavalin et ne regarde pas d’assez près le Brexit et ses conséquences sur le pays », ajoute Guy Saint-Jacques.

Un processus crucial

Le Brexit entre dans un processus crucial cette semaine, après que les leaders de l’Union européenne eurent accepté jeudi dernier la demande de la première ministre britannique, Theresa May, de prolonger de plus de 50 jours la date du divorce, prévue initialement le 29 mars prochain. La prolongation au 22 mai est toutefois conditionnelle à l’adoption par les députés britanniques de l’accord de retrait négocié entre Londres et Bruxelles, accord qu’ils ont rejeté à deux reprises depuis le début de l’année et que l’UE ne veut pas rouvrir. Le vote pourrait se tenir jeudi.

Si l’accord était à nouveau rejeté, le Royaume-Uni pourrait alors connaître un Brexit sans accord, qui entrerait en vigueur comme prévu le 29 mars, ou encore opter pour une extension du processus jusqu’au 12 avril afin de trouver une nouvelle solution, déclencher des élections, soumettre le Brexit à un nouveau référendum et possiblement prendre part aux élections européennes qui s’amorcent le 23 mai prochain.

« Le temps consacré à ne pas régler la question du Brexit a des effets importants, dont le plus important reste l’incertitude quant aux règles qui vont encadrer à l’avenir le mouvement des biens, du capital et des personnes, résume à l’autre bout du fil Pierre Marc Johnson, ancien premier ministre du Québec et ex-négociateur en chef du Québec pour l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne. Ce n’est pas peu dire. Et cette incertitude se traduit sans doute par le retard dans des décisions d’investissement ou de partenariats » d’entreprises canadiennes au Royaume-Uni, et inversement. « On peut penser que des entreprises se demandent aujourd’hui de quoi vont avoir l’air leurs profits et leurs pertes à la fin de l’épisode. »

Il y a peut-être dans la difficulté du Brexit, même s’il n’est pas encore consommé, une leçon considérable à tirer pour les antimondialistes

Alors que les politiciens britanniques restent toujours divisés sur l’issue du processus de séparation, le scénario d’un Brexit sans accord demeure le plus craint. Un divorce sans accord de séparation viendrait en effet semer le chaos dans les échanges commerciaux entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, tout en affaiblissant l’économie des deux entités. « Ce serait coûteux pour tout le monde, a expliqué Pascal Lamy, ex-directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, dans une entrevue accordée au Devoir la semaine dernière. Ce serait se tirer dans le pied. C’est surtout un argument qui sert d’épouvantail et qui est utilisé à des fins dissuasives pour forcer l’adoption de l’accord », croit-il.

« La Grande-Bretagne est un pays en crise, et la crise va s’accentuer dans l’éventualité d’un Brexit sans accord », estime Guy Saint-Jacques, qui voit là le scénario le plus catastrophique entre tous, puisqu’il ferait du Royaume-Uni un « pays rétréci, moins influent, moins riche, moins dynamique. Ça va prendre plusieurs années avant que le pays puisse reprendre son essor », ce dont le Canada pourrait faire les frais, particulièrement « à une époque où l’on parle de la possibilité d’une récession ».

« Dans tous les cas de figure, il faut se préparer à être en négociation avec le Royaume-Uni très rapidement », dit Pierre Marc Johnson, qui rappelle que beaucoup d’entreprises qui font entrer des biens au pays de Theresa May le font en passant par les ports européens de Rotterdam, aux Pays-Bas, ou d’Anvers, en Belgique. Si une frontière et son filet réglementaire et tarifaire sont réinstallés entre ces deux pays et la Grande-Bretagne, « sur le plan logistique, ça ne simplifie pas les choses ». M. Johnson explique par ailleurs que des discussions ont bel et bien eu lieu entre le Canada et le Royaume-Uni depuis le vote du Brexit, mais « aucune négociation » n’a été amorcée.

Les dangers du populisme

« Pour les gens rationnels, le Brexit n’est pas une expérience très encourageante », laisse tomber Pascal Lamy. L’exercice est même en train de montrer « les dangers du populisme », ajoute Guy Saint-Jacques, populisme qui a été aux racines de ce mouvement de séparation qui visait à faire du Brexit la solution simple pour sortir le Royaume-Uni d’une crise économique et sociale, dont la cause était en substance, pour les tenants de cette option, l’appartenance et l’asservissement du pays à l’Union européenne.

« Les leaders politiques doivent désormais faire preuve de courage et dénoncer avec force les discours populistes qui arrivent avec des solutions simples et sympathiques à des problèmes sans en mesurer les conséquences », dit-il.

« Il y a une conscience de plus en plus aiguë de la catastrophe que peut représenter un Brexit sans accord, dit Pierre Marc Johnson. Cela fait la démonstration que cela n’était pas si simple qu’on le croyait, que le nationalisme économique et la fermeture des frontières ne sont pas toujours la solution, particulièrement pour un pays qui a 50 % de son PIB lié au commerce extérieur. Cela crée des perturbations qui ont des effets sur l’économie, l’emploi, la sécurité et les perspectives d’investissement. »

« Il y a peut-être dans la difficulté du Brexit, même s’il n’est pas encore consommé, une leçon considérable à tirer pour les antimondialistes », conclut-il.