Le Brexit, sans surprise une saga sans fin

L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy ne s’étonne pas de la tournure des événements.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy ne s’étonne pas de la tournure des événements.

Toujours dans l’impasse, mais avec un peu plus de temps pour s’en sortir. Jeudi, le Conseil européen a accepté, après de longues discussions, que le Royaume-Uni reporte au 22 mai prochain sa sortie de l’Union européenne (UE), initialement prévue le 29 mars, sous condition toutefois que les députés entérinent la semaine prochaine l’accord de retrait négocié par Theresa May. Un accord qu’ils viennent pourtant de rejeter massivement à deux reprises.

54 jours de plus pour finaliser une procédure de divorce interminable. 54 jours aussi qui ne changeront sans doute rien, estime l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) Pascal Lamy, qui, en entrevue au Devoir, ne s’étonne pas de la tournure des événements. Selon lui, près de trois ans après un vote référendaire remporté avec 2 points de pourcentage à peine par les tenants de la séparation, le Brexit ne cesse de s’afficher comme un processus précipité, improvisé, mais surtout piloté par une première ministre britannique trop têtue pour réussir à mettre fin à la crise.

22 mai
Le divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne pourrait avoir lieu à cette date, un échéancier récemment accepté par Bruxelles. La date initiale du Brexit était le 29 mars prochain.

« Mme May n’a pas tout bien fait, laisse tomber cette sommité mondiale en matière de politiques commerciales et de négociation de traités. La part de son psychisme disponible pour le compromis n’est pas considérable. En Grande-Bretagne, quand vous atteignez le poste de premier ministre, ce n’est pas grâce à des compromis, mais bien parce que vous avez écrasé vos adversaires. » Conséquence ? Sur le seuil de la porte de sortie, « les Britanniques ne sont toujours pas prêts. Ils ne sont pas prêts à une solution et pas prêts non plus à pas de solution » et c’est désormais dans un jeu en prolongation qu’ils espèrent atteindre le but qui, pourtant, depuis des mois, leur échappe.

Tout ça était prévisible, croit M. Lamy, qui a participé en 1985 aux côtés de Jacques Delors, un des pères de l’intégration européenne, à la fondation du marché unique européen, puis à l’abolition de ses frontières sept ans plus tard. « J’ai toujours pensé que ce serait extraordinairement compliqué sur le plan technique de faire sortir un oeuf de l’omelette, dit-il. J’ai vu la grande complexité de cette intégration. Beaucoup de gens du côté des tenants du Brexit ont voulu faire croire que ce serait simple. » Or, le feuilleton des dernières semaines, voire des derniers mois, tend chaque jour à les contredire.

Trop vite

« Theresa May a fait une erreur stratégique quand elle a déclenché l’article 50 de la Constitution européenne qui donne deux ans pour fixer les modalités de sortie, poursuit-il. Elle a déclenché ce processus très tôt, trop tôt, sans avoir une idée bien claire des difficultés techniques et politiques qu’elle allait devoir affronter, ni des solutions possibles, comme si elle avait une baguette magique. L’horloge a commencé à tourner. Et comme les Britanniques n’arrivent pas à se mettre d’accord entre eux, le compteur continue de tourner, on approche de la fin et aucune solution n’a été trouvée. »

Pour Pascal Lamy, le Brexit, comme tragédie politique, économique et sociale, écrit un énième chapitre « dans les relations compliquées entre le Royaume-Uni et le reste du continent », dit-il. « Les Britanniques aiment bien l’ouverture des échanges et le libéralisme économique, ce que la construction européenne représente comme rationalité économique pour le pays d’Adam Smith. Ce sont des libéraux économiques, mais en même temps, leur insularité et la nostalgie de l’Empire les rendent réticents à une union politique. Depuis 1950, ils n’ont jamais réussi à se mettre vraiment d’accord, par rapport à l’Europe, sur combien d’intégration économique pour combien d’intégration politique. Cela fait 70 ans que ça dure. Et là, forcément, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord aujourd’hui sur combien de désintégration économique pour combien de désintégration politique. »

L’ambivalence devant cette appartenance distante à un tout est perceptible depuis janvier au sein d’un parlement qui, amené à se prononcer sur l’accord de retrait négocié par Theresa May et l’UE pendant 18 mois, n’affiche désormais, vote après vote, qu’une unanime division et une incapacité à s’entendre sur une solution commune, y compris au sein des conservateurs au pouvoir. « Avec le recul, le choix de ne négocier que la première phase [soit le contrat de séparation et le retour d’une frontière], sans entrer dans la négociation sur le régime futur [entre le Royaume-Uni et l’Union européenne], n’a pas été forcément le plus judicieux, dit-il. Pourquoi ? Parce que dans le cadre actuel, on remet une frontière sans savoir si elle va être fine ou épaisse. » Les tenants du Brexit la veulent imposante. Les pro-européens l’espèrent la moins visible et la moins contraignante possible, et ce, avec dans le coin le cas irlandais qui, depuis des mois, vient brouiller les cartes.

Chercher la quadrature du cercle

Cette frontière entre la République d’Irlande, qui fait partie de l’Union européenne, et l’Irlande du Nord, qui fait partie du Royaume-Uni, a été techniquement abolie dans le cadre des accords de paix signés entre les deux pays en 1998. Pour maintenir cet état de fait, l’accord de retrait prévoit donc un filet de sécurité. Cette assurance de dernier recours, ou « backstop », les tenants du Brexit n’en veulent pas puisqu’il maintiendrait le Royaume-Uni dans l’union douanière européenne. Les tenants du maintien dans l’Union la rejettent également puisqu’elle assujettirait le Royaume-Uni aux règles de Bruxelles sans donner à Londres un droit de vote sur ces réglementations.

« Le cas de l’Irlande est extrêmement délicat sur le plan politique pour des raisons historiques, dit Pascal Lamy. Et étrangement, il n’a joué aucun rôle dans la campagne référendaire. Personne n’a parlé de cet accord du Vendredi saint, parce qu’ils n’étaient pas prêts à envisager cette réalité. » Réalité qui aujourd’hui entretient pourtant le processus du Brexit dans son impasse et plonge les Britanniques dans une fatigue de plus en plus perceptible envers cette histoire sans fin.

Vendredi, un sondage réalisé par YouGov pour le compte de la Mental Health Foundation entre le 12 et 13 mars dernier a pris d’ailleurs la mesure de l’impact social de la joute politique actuelle qui carbure aux hésitations et aux atermoiements : entre 43 % et 38 % des Britanniques disent vivre depuis des mois avec un sentiment d’impuissance, de colère et d’anxiété dans un pays où le Brexit a cannibalisé l’ensemble du discours et des débats politiques. « Il est clair que l’environnement politique, animé par le Brexit, affecte le bien-être de millions de personnes », a résumé Mark Rowland, à la tête de la Fondation, dans les pages du Guardian.

Dans ce contexte, une pétition lancée cette semaine sur le site du Parlement britannique pour réclamer la révocation des procédures du Brexit et le maintien du Royaume-Uni dans l’UE a récolté près de 3,6 millions de signatures, qui, dans les circonstances, donnent l’impression d’être la voix de la raison. Pascal Lamy en doute toutefois. « Un nouveau référendum ne serait pas forcément une nette victoire des tenants du maintien dans l’UE », dit-il, même si cet appel est porté par une jeunesse, souvent pro-européenne, qui avait déserté le vote du Brexit en 2016, laissant le verdict des urnes sur cette question cruciale entre les mains de l’électorat plus âgé, plus rural et plus craintif. « Le référendum, ce n’est pas un boulevard et la campagne référendaire qui en résulterait va être très dure » dans un pays plus que jamais fracturé autour de cette question.

Alors ? Dans une impasse, l’issue est toujours située à la même place. Mais pour être atteinte, Londres a besoin de bien plus de temps que celui que vient de lui accorder Bruxelles, à en croire M. Lamy. À ce stade, dit-il, « il faudrait reporter la sortie de l’Union européenne le temps de négocier un accord qui ne serait pas juste le contrat de divorce. Il faut être plus clair sur ce que l’on va faire par la suite, et ce, pour permettre aux tenants du Brexit et aux tenants du maintien dans l’Union de s’entendre ». Un processus complexe qui ne se joue pas en 54 jours, selon ce diplomate qui a des centaines d’heures de négociations complexes à son actif, mais bien plus en « deux ans, peut-être même trois », conclut-il.