La liberté universitaire menacée en Hongrie?

La Central European University (CEU) de Budapest se prépare à déménager une partie de ses activités à Vienne, à moins que la médiation de Manfred Weber, candidat à la présidence du Conseil européen, ne parvienne à convaincre le premier ministre, Viktor Orbán, de lâcher du lest.
Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse La Central European University (CEU) de Budapest se prépare à déménager une partie de ses activités à Vienne, à moins que la médiation de Manfred Weber, candidat à la présidence du Conseil européen, ne parvienne à convaincre le premier ministre, Viktor Orbán, de lâcher du lest.

À deux mois des élections européennes, le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, apparaît comme le leader d’une Europe opposée à l’immigration, au multiculturalisme et au fédéralisme européen. Simple représentant d’une droite autoritaire ou d’un véritable mouvement qui veut redonner sa place à une Europe centrale méprisée ? Le Devoir est allé prendre le pouls de ce petit pays guère plus populeux que le Québec. Dernier de trois textes.

L’homme n’a rien perdu de sa superbe. Au-dessus de son bureau trône une photo de lui en compagnie du président américain Barack Obama. Loin, bien loin de cette époque où il a voulu devenir premier ministre du Canada, Michael Ignatieff est aujourd’hui recteur de la Central European University (CEU) à Budapest. Un peu comme son grand-père, George Monro Grant, qui fut président de l’Université Queen’s à Kingston. Ou encore cet arrière-grand-père, Pavel Nicolaïevitch Ignatiev, qui fut ministre de l’Éducation sous Nicolas II.

Dans son grand bureau à deux coins de rue du Danube, Michael Ignatieff se prépare à déménager une partie des activités de l’université à Vienne, à 250 kilomètres de là. À moins que la médiation de Manfred Weber, président du Parti populaire européen (PPE) et candidat de la droite et du centre à la présidence du Conseil européen, ne parvienne à convaincre le premier ministre, Viktor Orbán, de lâcher du lest. Le maintien à Budapest de toutes les activités de l’université fait en effet partie des conditions qui permettraient à Orbán de demeurer membre du PPE.

Pris en otage

« Nous sommes pris en otage par la politique hongroise et européenne, dit Michael Ignatieff. Au Canada, on n’imagine pas qu’une université peut être menacée. Moi, je suis un vieux libéral. J’aime l’idée d’une société ouverte dont la mission est de former des esprits ouverts. »

Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse Michael Ignatieff, recteur de la Central European University de Budapest

Une allusion à l’Open Society, la fondation de l’ancien financier George Soros, fondateur et principal donateur de l’université. À une autre époque, le philanthrope a eu beau contribuer à financer les études de droit de Viktor Orbán à Oxford, les deux hommes sont en guerre ouverte. Le premier ministre ne rate jamais une occasion de dénoncer le libéralisme et le multiculturalisme de son ancien compatriote, qui aurait investi plus d’un demi-milliard de dollars dans des ONG d’Europe centrale, pour y promouvoir la démocratie et favoriser l’ouverture des frontières.

La rancoeur vient de loin. En 2014, Soros n’avait pas hésité à financer la fondation qui devait servir de rampe de lancement à la candidature de l’ancien premier ministre Gordon Bajnai contre Viktor Orbán. On comprend mieux pourquoi, ces jours-ci, le pays est couvert d’affiches dénonçant en bloc Soros et le président du conseil européen, Jean-Claude Juncker.

À moins d’une entente de dernière minute, « l’université Soros » devra donc transférer à Vienne dès septembre tous ses cours qui mènent à l’obtention du diplôme américain. Cela touche 80 % des 1400 étudiants qui paient jusqu’à 20 000 dollars par année pour étudier dans ses locaux rutilants. Ne demeureront à Budapest que les cours liés à l’obtention du diplôme hongrois. Du côté du gouvernement, on affirme qu’il s’agit simplement d’appliquer la nouvelle loi obligeant les universités étrangères présentes en Hongrie à décerner aussi des diplômes dans leur pays d’origine (ce qui n’était pas le cas de la CEU) et à faire l’objet d’un accord entre les deux pays. La CEU a récemment créé un siège dans l’État de New York et commencé à y décerner des diplômes, précise Michael Ignatieff.

Dans le monde universitaire hongrois, certains soupçonnent les deux parties de vouloir faire monter les enchères avant de conclure un accord. « Soros et Orbán ont des comptes personnels à régler », dit un professeur. En attendant, la CEU a décidé de ne pas se départir de ses locaux flambant neufs au coeur de Budapest. « Ce débat montre que la CEU n’est pas très ancrée dans le pays », nous confie un étudiant, qui admet que cette université où tous les cours sont en anglais et où le premier groupe d’étudiants est originaire des États-Unis est une sorte de « bulle ». On peut lire la même chose sur des tracts étudiants distribués sur le campus qui déplorent le peu d’efforts pour recruter des étudiants locaux et enseigner le hongrois à ceux qui viennent de l’étranger.

L’Académie menacée

« La CEU n’est pas un cas isolé », dit Pal Acs, de l’Institut d’études littéraires de l’Académie des sciences de Hongrie. Ces jours-ci, le monde universitaire est même vent debout contre Viktor Orbán depuis qu’il a décidé de réorganiser l’Académie des sciences, une institution indépendante responsable de l’essentiel des recherches universitaires dans le pays. « Le gouvernement veut prendre le contrôle de la recherche, dit-il. Il veut créer un nouvel institut privé sur le modèle allemand, mais qui ne serait pas indépendant. »

Le gouvernement ne cache pas son intention de dépouiller la prestigieuse institution fondée en 1825 de son réseau de centres de recherche et de laboratoires. Mais le ministre des Technologies et de l’Innovation, László Palkovics, affirme qu’il s’agit simplement de réorienter la recherche en fonction des besoins des entreprises comme on l’a fait depuis longtemps à l’ouest. Les chercheurs soupçonnent plutôt le gouvernement de lancer cette réforme afin de s’assurer sa mainmise sur les fonds européens destinés à l’« innovation ».

« Orbán veut être le seul maître à bord, dit Pal Acs. Il considère les chercheurs en sciences humaines comme des ennemis. Peut-être fallait-il réorganiser la recherche, mais pas la soumettre au gouvernement. »

En Hongrie, les étudiants francophones sont les bienvenus

Szeged — Pendant que l’université américaine de Budapest (CEU) est sur le point de déménager une partie de ses activités à Vienne, à 200 kilomètres de là, il en va tout autrement pour le Centre universitaire francophone (CUF). Avec la CEU anglophone et l’université germanophone Gyula Andrássy, le CUF de Szeged constitue le troisième pôle universitaire étranger en Hongrie.

Certes, les 200 étudiants qui suivent des cours en français dans cette ville de 170 000 habitants sont loin de rivaliser avec les 1400 étudiants de la CEU. Mais ils sont de plus en plus nombreux à arriver chaque année de tous les pays francophones. Malgré un discours hostile à l’immigration, le gouvernement de Viktor Orban a en effet doublé le nombre de bourses accordées à des étudiants étrangers.

Les 67 étudiants en maîtrise du CUF se recrutent largement en Afrique et dans le monde arabe. Mais ils viennent aussi de Turquie et parfois même de Hongrie. « On me disait au Sénégal de ne pas venir en Hongrie à cause de la xénophobie, dit Madiop Gueye, 30 ans, qui prépare un diplôme en relations internationales.

Pourtant, tout s’est bien passé. » Même son de cloche de la part d’Esther, une Ivoirienne de 23 ans qui a de la famille à Montréal et qui avait toujours rêvé d’étudier à… l’Université Laval. Mais les coûts de la scolarité ici sont moins élevés, dit-elle.
 

Une tradition centenaire


« À Szeged, l’enseignement en français est une tradition plus que centenaire. Et nous ne l’avons jamais abandonnée », dit le directeur du CUF, Peter Kruzslicz. Cette tradition remonte bien au-delà de 1920, année de la partition du pays et où l’université hongroise de Cluj, aujourd’hui en Roumanie, dut déménager à Szeged. Sous le communisme, l’université accueillait un grand nombre d’étudiants d’Algérie, alors pays ami de la Hongrie.

Mais c’est en 1994 que le CUF a pris son envol en signant des partenariats avec des universités françaises puis avec l’Université Senghor d’Alexandrie, créée par l’Organisation internationale de la Francophonie.

Peter Kruzslicz ne cache pas que le français est en recul en Europe centrale au profit de l’anglais. Mais « les cours en anglais sont souvent donnés dans un anglais si médiocre que ça frôle parfois le ridicule. Cela convient peut-être aux sciences exactes, mais pas aux sciences humaines. Nous, on a décidé de miser sur la qualité ».


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

Une version précédente de cet article situait à tort l'Université Queen's à Toronto, plutôt qu'à Kingston. Nos excuses.