La Hongrie, un pays qui se vide de ses forces vives

Depuis 1990, la Hongrie aurait perdu presque 10% de sa population. Plusieurs incriminent le régime corrompu de Viktor Orbán.
Photo: Ferenc Isza Agence France-Presse Depuis 1990, la Hongrie aurait perdu presque 10% de sa population. Plusieurs incriminent le régime corrompu de Viktor Orbán.

À deux mois des élections européennes, le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, apparaît comme le leader d’une Europe opposée à l’immigration, au multiculturalisme et au fédéralisme européen. Simple représentant d’une droite autoritaire ou d’un véritable mouvement qui veut redonner sa place à une Europe centrale méprisée ? Le Devoir est allé prendre le pouls de ce petit pays guère plus populeux que le Québec.

« Je fais partie de ces dizaines de milliers de Hongrois qui ont dû s’exiler pour travailler. » À 36 ans, Ferenc Laczo est professeur assistant d’histoire à l’Université de Maastricht, aux Pays-Bas. Après avoir aussi travaillé à Gênes, en Italie, voilà près d’une décennie qu’il vit en exil avec sa femme et son fils. Cet enfant de Budapest a pourtant été formé à grands frais par son pays, où la qualité de la formation universitaire est reconnue. « Pourtant, dit-il, en Hongrie, les plus talentueux et les mieux formés s’en vont par dizaines de milliers. On assiste à un véritable exode. »

Ce qui serait ailleurs une simple expérience professionnelle est devenu dans ce petit pays de moins de 10 millions d’habitants un drame national. Depuis trente ans, un million de Hongrois ont quitté le pays, et rien ne dit que cet exode s’arrêtera de sitôt.

« En Hongrie, on parle des dangers de l’immigration, mais le drame, c’est l’émigration, dit l’historien Stefano Bottoni, de l’Académie des sciences de Hongrie. Ce pays est en train de se vider de ses forces vives ! » Chaque année, le pays consacre des millions à former des professionnels et des ouvriers spécialisés qui vont travailler en Autriche, en Allemagne, en France et au Royaume-Uni.

Pendant ce temps, on ne dénombre pas moins de 344 villes ou villages qui n’ont plus de médecin généraliste. Certains internes n’hésitent pas à aller faire des week-ends de garde au Royaume-Uni où les salaires sont de trois à cinq fois plus élevés qu’en Hongrie. Et ce qui concerne les médecins s’applique aussi aux ouvriers spécialisés, aux techniciens informatiques et aux infirmières.

Un sombre héritage

Depuis 1990, la Hongrie aurait ainsi perdu presque 10 % de sa population. Plusieurs incriminent le régime corrompu de Viktor Orbán. Pourtant, cet exode touche tous les anciens pays de l’Est, dont la population a baissé de 7 % depuis leur adhésion à l’Union européenne (UE).

Si l’exode des plus jeunes, des plus instruits et des plus motivés a des conséquences bénéfiques sur le taux de chômage, les salaires et l’entrée de devises étrangères, il a des conséquences dramatiques sur le moral de ces peuples fiers déjà éprouvés par l’histoire. Au point que le ministre des Finances de Roumanie a récemment évoqué la possibilité de limiter à cinq ans le droit d’un Européen de s’installer dans un autre pays que le sien.

En Hongrie, cet exode vient accentuer une insécurité démographique déjà exacerbée. « Les Hongrois ont depuis longtemps une peur maladive de disparaître. Ils se sentent menacés comme on peut probablement se sentir aussi menacé au Québec », explique l’historien spécialiste de la Hongrie Paul Gradvohl, de l’Université de Lorraine.

On ne comprend rien à ce pays si l’on ne saisit pas son angoisse identitaire, écrit la journaliste Françoise Pons dans un petit livre éclairant (Hongrie, L’angoisse de la disparition, Ed. Nevicata).

Après avoir combattu les dominations turque et autrichienne et s’être alliée à l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, la Hongrie a été dépecée en 1920 par le traité de Trianon, qui lui retira les deux tiers de son territoire et le tiers de sa population d’origine hongroise. Ajoutons à cela une langue comportant 21 déclinaisons parlée par moins de 13 millions de personnes dans le monde et qui, comme l’estonien, n’appartient à aucune des grandes familles linguistiques européennes.

« On a fait semblant de l’oublier sous le communisme, mais la Hongrie ne s’est jamais remise du traité de Trianon », dit Endre Sik, directeur du Centre d’étude sur les migrations et les réfugiés de l’Académie des sciences de Hongrie. Symbole de cette nostalgie, chaque année, Viktor Orbán va prononcer un important discours dans la ville magyarophone de Tusnádfürd?, en Transylvanie, au centre de la Roumanie. Avec pour résultat, dit M. Sik, que l’opposition au multiculturalisme fait consensus en Hongrie à droite comme à gauche. « Nous, les Hongrois, on a perdu toutes les guerres », dit-il en souriant. De là vient aussi l’insistance de Viktor Orbán sur l’héritage chrétien, même si les Hongrois, contrairement aux Polonais, ne sont pas particulièrement religieux. « En Europe, même les athées sont chrétiens », aime à répéter le premier ministre hongrois citant son prédécesseur Jozsef Antall.

« Le succès de Viktor Orbán tient beaucoup au soutien des trois millions de Hongrois qui vivent dans les anciens territoires de la Grande Hongrie et à qui il a d’ailleurs accordé le droit de vote », dit Endre Sik. Le leader de Fidesz n’hésite jamais à dire qu’il est le représentant de 13 millions de Hongrois. On raconte qu’aux dernières élections, il était plus facile de voter pour un Hongrois de Slovaquie ou de Roumanie que pour un Hongrois de Manchester, au Royaume-Uni. Comme Israël avec les juifs de la diaspora, Orbán a créé un généreux programme visant à faciliter le « retour » au pays des Hongrois de l’étranger.

Une politique nataliste

« C’est dans cette peur de disparaître qu’il faut aussi chercher l’insistance d’Orbán sur les politiques natalistes », explique Endre Sik. Toutes proportions gardées, la politique nataliste de la Hongrie est une des plus généreuses d’Europe. Il faut dire que la Hongrie a toujours un taux de natalité sous la moyenne européenne, même s’il est en hausse depuis 2010.

En février dernier, le premier ministre a annoncé que les mères de quatre enfants seront dorénavant exonérées à vie de l’impôt sur le revenu. La générosité de l’État ne s’arrête pas là. Les jeunes mariés jouissent d’un prêt de 30 000 euros pour acheter une maison. Dès le deuxième enfant, la dette est automatiquement réduite à 20 000 euros. Et à trois, elle est effacée. Viktor Orbán a aussi annoncé des aides aux familles pour acheter une voiture. Dans un pays qui manque cruellement de main-d’oeuvre, Orbán a de plus annoncé la création de 21 000 places en garderie en trois ans. Car il n’est pas question de ramener les femmes à la maison. Ces mesures s’ajoutent à un congé de maternité de six mois avec 70 % du salaire.

« Cette politique ne vise que la classe moyenne, celle qui a suffisamment d’argent pour s’acheter une maison », déplore Andréa qui, avec ses trois enfants, se félicite néanmoins des exemptions fiscales dont elle jouit. Qualifiées de mesures qui vont « à l’encontre de l’indépendance des femmes » par la ministre suédoise de la Sécurité sociale, Annika Strandhäll, ces politiques sont cependant plébiscitées par la population, dit le chroniqueur Balint Ablonczy. Peut-être parce qu’elle se souvient que la gauche libérale des années 1990 n’avait jamais jugé utile de créer un filet social.

Une partie de ces mesures restent cependant inaccessibles aux Roms, qui comptent parmi les familles les plus nombreuses et les plus pauvres du pays. « Cela n’empêche pas bon nombre de Roms de soutenir Orbán, dit Stefano Bottoni, de peur qu’une immigration massive ne vienne leur faire concurrence. » Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce pays complexe.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.