Trop d’anglais au salon du livre de Paris

Cela fait plusieurs années qu’individuellement, des professionnels du livre s’indignent de la présence de mots anglais au salon du livre.
Photo: Patrick Kovarik Archives Agence France-Presse Cela fait plusieurs années qu’individuellement, des professionnels du livre s’indignent de la présence de mots anglais au salon du livre.

Connaissez-vous la littérature « young adult » ? Il s’agit de cette littérature destinée aux jeunes adultes et qui est devenue une nouvelle catégorie du marketing littéraire dans le sillage de Harry Potter. Toujours est-il que, du 15 au 18 mars à la porte de Versailles, on pourra échanger à son sujet dans des Bookrooms (espaces de rencontre) où l’on pourra s’adonner à un Brainsto (discussion libre) et même à un Photobooth (photos sur les réseaux sociaux). Tout cela en écoutant un Live (lecture et performance musicale) ou en participant à un Bookquizz (jeu-questionnaire).

Non, vous n’êtes pas au salon du livre de New York, de Londres ou de Sidney, mais bien au salon du livre de Paris ! Un salon qui a d’ailleurs perdu ses articles puisqu’il a été rebaptisé à l’américaine depuis 2016 Livre Paris. De peur qu’il s’appelle un jour Paris Book, une centaine d’intellectuels français ont lancé samedi un véritable cri d’alarme contre l’envahissement de l’anglais jusque dans cette manifestation phare de la culture française.

Pourquoi, « à Paris, dans un salon consacré au livre et accessoirement à la littérature, n’est-il plus possible de parler français ? », se demandent dans une tribune du quotidien Le Monde une centaine d’écrivains, d’enseignants, de comédiens et de journalistes. Parmi eux, on trouve des noms aussi prestigieux que Boualem Sansal, Alain Borer, Antoine Compagnon, Michel Deguy, Catherine Millet, Dominique Noguez, Danièle Sallenave et Michel Serres. Pour eux, cette omniprésence de l’anglais jusque dans un sanctuaire comme le salon du livre est non seulement « de trop », mais elle « devient soudain une agression, une insulte, un acte insupportable de délinquance culturelle ».

Les auteurs de cette tribune qui a largement circulé dans le milieu du livre n’hésitent pas à utiliser l’expression controversée « grand remplacement ». Car, selon eux, le « seul véritable et indéniable “grand remplacement” est celui du français par l’anglais, voire par ce sous-anglais qu’on appelle le globish ».

Citant une responsable de la programmation du salon qui disait voir dans Bookroom un mot plus « dynamique » que n’importe quel équivalent français, les auteurs n’hésitent pas à caractériser cette attitude de « colonialisme culturel » et à y voir « une attaque grave à une culture et à une pensée plus que millénaires, et que partagent près de 300 millions de francophones ».

[Le] seul véritable et indéniable “grand remplacement” est celui du français par l’anglais, voire par ce sous-anglais qu’on appelle le globish 

Piqués au vif par cette « goutte d’eau qui fait déborder le vase de notre indulgence », les signataires n’en appellent pas seulement aux responsables du salon du livre. Ils interpellent le Syndicat national de l’édition en lui demandant d’exclure toute terminologie anglaise lorsqu’elle n’est pas indispensable. Ils réclament aussi du ministre de la Culture, Franck Riester, qu’il veille « avec bien plus d’énergie qu’il ne le fait, à la défense et au respect de la langue française ». Les auteurs proposent notamment qu’aucune subvention ne puisse plus être accordée à une manifestation culturelle où l’on remplace inutilement le français par l’anglais.

On sait que le président Emmanuel Macron se réclame régulièrement du « plurilinguisme » et qu’il n’hésite pas à utiliser des mots anglais qui lui viennent souvent de son passé dans le monde de la finance. Les signataires s’adressent enfin au ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, afin qu’il fasse preuve de la même vigilance dans les programmes scolaires et en appellent à la « redécouverte » de notre langue « par les élèves, aujourd’hui victimes d’un globish abrutissant ».

La tribune se termine en réclamant un sursaut afin de « prendre conscience de la violence illégitime et même souvent illégale de cette destruction de notre patrimoine culturel, et des dommages irréversibles qu’elle y commet ».

Cela fait plusieurs années qu’individuellement, des professionnels du livre s’indignent de la présence de mots anglais au salon du livre. « Car, avec les mots, viennent aussi les concepts anglais du marketing littéraire », nous dit un libraire parisien. Créé en 1981, le Salon du livre de Paris attire chaque année à la porte de Versailles près de 3000 auteurs. En perte de vitesse depuis plusieurs années et même délaissé par certains éditeurs importants, il a tout de même attiré l’an dernier 165 000 visiteurs. Le Québec y occupe chaque année un important stand, qui met à l’honneur plusieurs auteurs québécois.