Opération séduction pour Macron

Le président Macron (au centre) s’est adressé à 600 maires de la région française de l’Occitanie, mardi soir, marquant le point de départ d’une vaste consultation qui doit durer trois mois.
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse Le président Macron (au centre) s’est adressé à 600 maires de la région française de l’Occitanie, mardi soir, marquant le point de départ d’une vaste consultation qui doit durer trois mois.

Le « Grand Débat » que lançait cette semaine le président Emmanuel Macron aura déjà au moins appris une chose aux Français. Grâce à Google Maps et à Wikipédia, la plupart ont en effet appris que Grand Bourgtheroulde était une commune de 4000 habitants située en Normandie au sud de Rouen. Les plus curieux auront même découvert qu’on y fabriquait de magnifiques lampes Berger qui, grâce à un procédé de combustion catalytique, diffusent d’agréables odeurs.

Mais ce n’est pas pour ces raisons que le président a décidé d’y lancer sa grande consultation nationale. C’est plutôt parce que l’endroit correspond au portrait type de ces régions périphériques et semi-rurales depuis longtemps décrites par le géographe Christophe Guilluy. Ni régions urbaines ni banlieues immédiates, c’est ce genre de territoires qui a vu fleurir la révolte des gilets jaunes depuis deux mois.

Mardi soir, on a donc entassé 600 maires de la région dans le gymnase Bruno Benedetti pour un premier grand débat destiné à lancer une vaste consultation qui durera trois mois et à la suite de laquelle le gouvernement devrait être amené à adopter des résolutions sur des sujets tous plus divers les uns que les autres. Plus tôt, dans une « Lettre aux Français », le président avait en effet énuméré pas moins de 34 questions qui vont de la fiscalité à la transition écologique, en passant par l’organisation du territoire et les formes de démocratie. D’aucuns y ont vu une façon de ressusciter les célèbres cahiers de doléances que l’on remplissait sous l’Ancien Régime le dimanche après la messe. Signe funeste entre tous, chacun sait que ces cahiers furent systématisés à l’approche… de la Révolution française !

Un show télévisé

Comme à Souillac trois jours plus tard, Emmanuel Macron a du coup ressuscité ces longues assemblées (6 heures !) à la Obama qui avaient fait son succès durant la campagne de 2016. D’abord en veston, puis en bras de chemise, le président a longuement répondu aux questions de chacun des maires soigneusement disposés en cercle autour de lui. Le stand-up parfaitement chorégraphié a montré un président vif, alerte et souvent plein d’humour. Interpellé par le maire d’une petite localité sur une question très pointue, il répond ainsi du tac au tac sans se laisser déstabiliser : « Tiens, celle-là, je ne l’ai pas en magasin ! » Suivent évidemment les rires et les applaudissements d’usage qui évoquent un bon show télévisé.

La plupart des analystes se sont évidemment demandé si le président n’était pas « reparti en campagne », comme titrait le quotidien Le Parisien. « Ça me rappelle la campagne, a justement déclaré le député LREM du Rhône, Bruno Bonnel. Ça me rappelle l’énergie qu’il [Macron] apportait aux troupes sur le terrain lors de ses discours, lors de ses interventions, qui nous permettait de créer une dynamique différente. »

La forme de ces « grands débats » est en effet identique à celle de ces assemblées qui menèrent en 2016 à la création d’En Marche. L’ancien ministre de l’Économie avait alors fait une tournée des régions et animé une série de débats, dont, dit-il, il tira l’essentiel de son programme.

La plupart des observateurs auront compris qu’il s’agissait surtout de tout tenter afin de rétablir un peu de dialogue et de cette confiance sans laquelle le mandat d’Emmanuel Macron connaîtrait une fin abrupte. Un sondage IFOP ne révélait-il pas cette semaine que 50 % des Français ne faisaient confiance à aucun parti politique ? Mais, la côte sera difficile à remonter. Même si un Français sur trois dit vouloir participer à ces consultations, pour l’instant, l’opération séduction ne convainc que 36 % des Français. 64 % des personnes interrogées se disent en effet sceptiques quant à l’utilité de ce grand débat.

L’opposition soupçonne évidemment une manoeuvre de diversion. Le plus sévère de tous, le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, parle carrément d’une « supercherie ». « Est-ce cela que d’écouter les Français ? S’enfermer dans un gymnase avec des maires, dans une ville quadrillée, en faisant un long monologue ? » demande de son côté le président des Républicains, Laurent Wauquiez. Beaucoup plus posée, la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, se contente de dire : « Nous irons partout où nous pouvons aller pour porter la voix et les propositions qui sont celles que nous avons défendues […] et qui aujourd’hui s’expriment partout sur beaucoup de ronds-points. »

Jeu d’équilibriste

S’il est trop tôt pour juger de la réussite de ces débats, la légère remontée que connaît Emmanuel Macron dans les sondages laisse penser que l’opération pourrait au moins offrir un répit au président. Mais plusieurs craignent surtout qu’il joue avec le feu. « Si le gouvernement entend faire de cette rencontre le bain dans lequel sera noyé le problème et avec lui tout projet de réponse réformatrice, alors nous avons là la plus formidable machine à créer des frustrations qui puisse être », écrivait cette semaine l’historien Gaël Nofri dans Le Figaro. Selon le quotidien Les Échos, « il n’est pas impossible qu’il [Emmanuel Macron] ait sous-estimé les effets de la dynamique enclenchée ».

Étrangement, les assemblées qui s’organisent un peu partout en France ne font que souligner en rouge une absence évidente : celle du Parlement ! « La crise des gilets jaunes est le résultat de deux causes, écrit dans Atlantico l’historien Jean-Baptiste Noé, une fiscalité trop lourde et une absence de subsidiarité, c’est-à-dire une trop grande verticalité du pouvoir politique qui détruit les échelons intermédiaires. Or, la prestation d’Emmanuel Macron est le signe d’un renforcement du pouvoir présidentiel et d’un effacement de la subsidiarité. On attend tout du président et on pense qu’il suffira d’un discours et d’une pièce de six heures pour régler les problèmes. »

Bref, si le président réussit l’exercice, il en sortira renforcé. Mais, s’il échoue, la déroute pourrait être terrible. En attendant, personne ne sait si cette consultation viendra à bout des manifestations qui semblaient repartir à la hausse samedi dernier. Plusieurs rassemblements sont prévus aujourd’hui, samedi, à Paris pour l’acte X des gilets jaunes. Certains souhaitent notamment répondre à l’affirmation d’Emmanuel Macron selon qui « beaucoup trop » de Français ont oublié « le sens de l’effort ». Sur Internet, ils n’en démordaient pas : « Nous allons lui démontrer que les Français ont le sens de l’effort en organisant ensemble le plus grand rassemblement de l’ensemble des régions et des personnes à Paris. »