La place des femmes chez les gilets jaunes

Marlène Schiappa était de passage mardi à Montréal pour transporter ici le «grand débat national» ouvert lundi par le président Macron.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Marlène Schiappa était de passage mardi à Montréal pour transporter ici le «grand débat national» ouvert lundi par le président Macron.

Ministre français et pro-gilets jaunes ? C’est possible, enfin, dans un certain sens et sans contradictions.

Marlène Schiappa, secrétaire d’État de la République française, juge « très positivement » l’implication de ses compatriotes dans le mouvement des gilets jaunes, qui conteste pourtant son gouvernement et le président de la République.

La ministre féministe approuve particulièrement l’implication des femmes qui manifestent et contestent parfois pour la première fois de leur vie. Le mouvement lancé fin novembre prépare son dixième samedi de manifs.

« Dans les gilets jaunes, il y a plusieurs choses », dit la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, rencontrée à Montréal.

« D’abord, il y a les choses de l’ordre du non-négociable, toutes les attaques contre les élus ou les symboles de la République, les violences, les coups contre les gendarmes, le pillage des commerces. Tout ça, pour moi, doit être condamné avec la fermeté la plus grande. Mais il y a aussi dans ce mouvement des gens qui ont envie de faire entendre leurs voix, des femmes particulièrement, et moi, je pense qu’on ne peut que se réjouir d’une demande de davantage de participation citoyenne dans les décisions du pays. »

Mme Schiappa participait mardi soir à Montréal à une rencontre avec des militants de son parti, La République en Marche, pour transporter ici le « grand débat national » ouvert lundi par le président Macron. La consultation veut aider à régler la crise créée par la contestation du pouvoir. Mme Schiappa préside le groupe de travail pour sa formation politique sur la démocratie et la citoyenneté.

« Le premier atelier a lieu ici, à Montréal, avec des Français de l’étranger, pour comparer les systèmes démocratiques français et canadien et voir comment la France peut s’inspirer de la manière dont les citoyens canadiens prennent part à la démocratie. […] L’idée est d’arriver à une démarche d’humilité, en se disant que ce que fait la France est perfectible. »

Mme Schiappa revient sur la place des femmes dans le mouvement des gilets jaunes. Pour elle, il faudra faire en sorte qu’elles ne soient pas exclues du grand débat national, comme le veut l’habitude, ici et là comme ailleurs.

Beaucoup de femmes sur ces ronds-points sont des mères célibataires ou isolées, en précarité. Je pense que nous avons une marge de manœuvre pour leur apporter des réponses.

« Les mécanismes le montrent : vous pouvez prendre n’importe quel panel et trouver énormément de femmes à la base et de moins en moins de femmes au sommet. En France, pour le panel politique, les femmes composent 52 % du corps électoral, 40 % et quelques des parlementaires (ç’a longtemps été 25 %), 16 % des maires et 0 % des présidents des chambres parlementaires. Sur les ronds-points des gilets jaunes, ce sera la même chose si on ne lutte pas pour que les femmes s’emparent du débat. »

La secrétaire d’État cite le sujet concret des conditions des mères célibataires, sujet occulté par les dirigeants politiques. « Et je nous mets dedans, évidemment. Beaucoup de femmes sur ces ronds-points sont des mères célibataires ou isolées, en précarité. Je pense que nous avons une marge de manoeuvre pour leur apporter des réponses. »

Menaces de viol et de mort

Marlène Schiappa, romancière et essayiste, est entrée au cabinet d’Édouard Philippe en mai 2017. Le mouvement #MoiAussi (#BalanceTonPorc en France) a fourni la toile de fond à ses actions.

Elle a défendu une législation contre le harcèlement de rue et contre les violences sexistes et sexuelles. L’âge du consentement sexuel est maintenant fixé à 15 ans et la législation adoptée en août prévoit des sanctions contre le cyberharcèlement.

Mme Schiappa elle-même fait l’objet de harcèlements sexistes et misogynes incessants. Elle serait la plus visée du gouvernement par ces attaques. Elle parle de « centaines de menaces de mort, de menaces de viol et d’injures, de photomontages et de vidéomontages » reçus chaque jour.

Lundi, un tribunal de Versailles a condamné un homme de 31 ans à huit mois de prison avec sursis pour des menaces de viol et de mort proférées sur les réseaux sociaux contre elle. « L’ironie de la chose, c’est donc que j’ai fait voter cet été une loi et que j’ai pu porter plainte en me servant de ma propre loi », dit-elle.

Elle travaille à une nouvelle mesure légale pour forcer le retrait plus rapide de contenus en ligne jugés haineux. Elle élargit le problème pour s’interroger sur la place des femmes dans l’espace public en citant un article récent de la philosophe Marylin Maeso dans Le Magazine littéraire.

L’article « Nous sommes toutes Marlène Schiappa » rappelle que c’est en tant que femme que la secrétaire d’État est invectivée et ramenée à un statut d’objet sexuel.

« Les femmes sont davantage victimes de menaces, d’expressions de haine, etc., explique Marlène Schiappa. Mes collègues hommes, ministres ou parlementaires, on s’en prend principalement à leurs idées. Il y a une différence. Nous, les femmes, on nous menace de viol, de sévices sexuels, on fait des montages photo pour nous humilier, pour nous ramener à notre condition de femmes, donc sexualisée. »

Présidence du G7

La ministre Marlène Schiappa est ici pour assurer le transfert de la présidence du Groupe des Sept (G7) de la France au Canada pour 2019. Elle a rencontré la ministre de la Justice du Québec mardi matin. Elle poursuit ses visites au sommet mercredi, y compris avec des représentantes de groupes de pression.

« Le Canada a posé des pierres et des bases importantes en matière d’égalité entre les femmes et les hommes, notamment en créant un conseil consultatif sur l’égalité des genres, et la France s’est engagée auprès du Canada à maintenir ce conseil consultatif, à l’amplifier même, sur la base des discussions que nous avons eues avec l’équipe canadienne », a dit la ministre en point de presse à Montréal. L’égalité entre les hommes et les femmes sera donc un des axes principaux de la présidence française du G7. »

Mme Schiappa a cependant refusé de dire (pour des raisons de secret diplomatique) si la France a offert l’asile à la jeune Saoudienne Rahaf Mohammed, maintenant réfugiée au Canada. « Je n’ai pas de commentaires à faire sur la décision canadienne envers cette femme. Mais la France s’engage en faveur du droit des femmes et de la liberté d’opinion. […] Il n’y a pas de concurrence, ce n’est pas à celui qui va attirer le plus de demandes, au contraire, c’est vraiment un travail multilatéral. »