Theresa May dans l’impasse pour le vote sur le Brexit

La première ministre britannique quittant le 10 Downing Street, à Londres, jeudi dernier
Photo: Ben Stansall Agence France-Presse La première ministre britannique quittant le 10 Downing Street, à Londres, jeudi dernier

À trois jours du vote, le pays traverse l’une des pires crises de son histoire.

« Cela doit bien faire des décennies qu’un premier ministre n’a pas été aussi malmené au Royaume-Uni et que le pays n’a pas été aussi divisé. » À Oxford où enseigne l’historien Ross McKibbin, les experts se disputent pour savoir à qui comparer la première ministre Theresa May, qui accumule depuis des mois les rebuffades parlementaires. Pour les uns, on pourrait la comparer au conservateur Neville Chamberlain, qui fut poussé à la démission pour faire place à Churchill (1940). D’autres optent plutôt pour le travailliste James Callaghan (1979), tombé à la faveur d’une motion de censure remportée par une seule voix de majorité. D’autres enfin estiment que le cas de Theresa May n’a pas d’équivalent tant ses chances de succès semblent aujourd’hui compromises.

À Westminster, à trois jours du vote sur l’accord de sortie de l’Union, rares sont les analystes qui estiment que la première ministre pourra remporter son pari mardi. À moins de trois mois de la date de sortie du Royaume-Uni, fixée au 29 mars, les chances se multiplient donc pour que le pays sorte de l’Union européenne sans le moindre accord.

29 mars
Il s’agit de la date officielle de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

La possibilité d’un backstop ou d’un contrôle douanier entre l’Ulster et la Grande-Bretagne a en effet fait exploser la courte majorité dont jouissait Theresa May depuis l’élection précipitée d’avril 2017. L’entente signée avec Bruxelles prévoit que, tant qu’un nouvel accord ne sera pas négocié ou qu’un moyen technologique n’aura pas été trouvé, l’Ulster demeurera dans le marché européen afin de respecter l’Accord du Vendredi saint qui a supprimé les contrôles douaniers entre Belfast et Dublin.

Les frondeurs craignent que le Royaume-Uni puisse ainsi demeurer indéfiniment dans le marché européen. Comme si la première ministre n’était pas déjà dans l’eau chaude, la Chambre vient de lui imposer l’obligation de présenter un plan B dans un délai de trois jours si son accord est rejeté mardi. Ce qui réduit d’autant sa marge de manoeuvre et le temps d’une nouvelle négociation avec Bruxelles.

Une sortie unilatérale ?

Comment expliquer une telle confusion à trois mois de l’échéance fatidique ? « Pour le dire simplement, je crois que le peuple a décidé de quitter l’Union européenne, mais que les élites ne le veulent pas. » Elles freinent donc des quatre fers, croit lord Peter Lilley. L’ancien secrétaire d’État au Commerce et à l’Industrie de Margaret Thatcher et de John Major estime qu’une sortie unilatérale serait nettement préférable à cet accord. « Cette entente est la pire qu’on puisse imaginer, dit-il. Le Royaume-Uni restera prisonnier du marché européen tant que Bruxelles ne lui permettra pas d’en sortir. Ce qui compromettra nos chances de signer de nouvelles ententes de libre-échange avec d’autres pays. »

Ironie du sort, Robert Lilley a rencontré son épouse en 1975 lors du premier référendum tenu au Royaume-Uni sur l’adhésion au Marché commun. « Nous étions alors tous les deux pour. Et nous sommes aujourd’hui tous les deux contre. Mais ce n’est plus la même Union », dit-il. Lilley est convaincu que le Royaume-Uni se débrouillerait mieux s’il négociait un accord de libre-échange comme celui qu’Ottawa vient de conclure avec Bruxelles.

Il en a surtout contre le « catastrophisme » qui, dit-il, règne dans les médias et parmi les élus pour qui une sortie unilatérale créerait toute une série de pénuries. « On s’est même inquiété d’une pénurie de barres Mars, rappelle-t-il. J’ai participé à l’Uruguay Round et je peux vous assurer qu’il n’y aura pas de queues à Calais le jour où nous sortirons de l’Union. Déjà, on ne vérifie qu’un camion sur 100. Ça ne sera pas différent une fois que nous serons sortis de l’Union européenne. » D’ailleurs, demande-t-il, où est la récession historique que les milieux économiques nous avaient annoncée en campagne et qui devait commencer quelques semaines seulement après le vote ?

Pas de marge de manoeuvre

C’est vrai qu’elle ne s’est pas vraiment produite, admet Charles Saint-Arnaud, analyste financier de la banque suisse Lombard Odier. Ce Québécois diplômé de l’UQAM travaille à Londres depuis cinq ans, où il gère des fonds d’investissement sur plusieurs continents. Il reconnaît que les sièges sociaux n’ont pas déserté la capitale comme certains l’avaient prévu. Selon lui, l’erreur de Theresa May fut cependant d’aller négocier avec Bruxelles sans assurer ses arrières et se garder une marge de manoeuvre.

« Elle aurait dû préparer le pays à une sortie unilatérale avant de se présenter à la table de négociation, dit-il. Ainsi, elle aurait eu un plan B en main. Ce qui dérange les milieux financiers aujourd’hui, c’est l’incertitude. On n’a absolument aucune idée de ce qui va se passer. La stagnation depuis deux ans est essentiellement due à cette incertitude. Pendant ce temps, les investisseurs reportent leurs décisions. Quand ils ne décident pas d’aller voir ailleurs. »

Cette semaine, le constructeur de voitures Jaguar Land Rover (JLR) n’a pas hésité à évoquer « l’incertitude persistante liée au Brexit » en annonçant 4500 mises à pied au Royaume-Uni. Les analystes ont cependant souligné que JLR n’était pas le seul producteur de moteurs diesels à rencontrer des problèmes. Quant aux partisans du Brexit, ils ont rappelé qu’avant le référendum la firme avait déjà délocalisé une partie de sa production en Slovaquie. Et qu’elle avait obtenu pour ce faire une subvention de près de 180 millions de dollars dûment autorisée par l’Union européenne.

Un report de l’échéance

Chose certaine, cette incertitude ne semble pas nuire à tous. Jeudi, dans l’amphithéâtre de l’Université de Westminster, une centaine de personnes étaient venues écouter Anton Kreil et Jason McDonald, deux anciens traders de Goldman Sachs et Lehman Brothers. Le titre de leur séminaire était on ne peut plus explicite: « Comment tirer de bons profits du Brexit ». Selon McDonald, faute de comprendre comment le Brexit affecte les marchés financiers britanniques et européens, les traders perdent des occasions en or.

Malgré l’incertitude, Charles Saint-Arnaud ne s’inquiète pas outre mesure de voir le chronomètre tourner. « Avec les années, j’ai appris que dans l’Union européenne rien n’était jamais terminé avant minuit le jour de l’échéance. » Selon lui, un report de la date de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne serait pas impossible. Reste à savoir si plus de temps permettrait de trouver une issue à la crise politique sans précédent qui frappe Westminster.

Aujourd’hui, explique Ross McKibbin, personne ne voit comment Theresa May pourrait obtenir une majorité pour faire adopter cet accord. Mais on ne voit pas non plus comment l’opposition travailliste pourrait faire voter une motion de défiance pour renverser le gouvernement et déclencher des élections. Quant à un nouveau référendum, officiellement du moins, aucun des deux partis ne veut en entendre parler pour l’instant. À Bruxelles aussi les chances de nouvelles concessions semblent minces.

« C’est ça, une véritable crise politique, dit McKibbin. C’est quand le système politique est dans l’impasse et qu’il est complètement bloqué parce que le pays est trop divisé. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat.

Les scénarios possibles du Brexit

L’accord obtient le soutien du Parlement. Il faudrait pour cela 320 voix. Or, sur les 315 conservateurs de la Chambre, bon nombre rejettent l’accord. On voit encore moins comment les 10 députés nord-irlandais du DUP pourraient se rallier.

La date de sortie est reportée. Si l’accord est rejeté, il existe de bonnes chances pour que la première ministre demande à Bruxelles de reporter la date de sortie de l’Union européenne fixée au 29 mars. Quitte à faire revoter la Chambre en février sur le même accord ou un accord légèrement modifié.

Le Royaume-Uni quitte l’Europe unilatéralement. Dans un tel cas, la Banque d’Angleterre dit craindre une chute de 8 % du PIB. Ce choix est pourtant défendu par les « hard brexiters » et quelques dirigeants économiques plutôt marginaux. Certaines mesures partielles ont d’ailleurs été prises pour parer à une telle éventualité.

Le Royaume-Uni suspend sa demande de retrait. Selon la Cour de justice européenne, le pays peut suspendre quand bon lui semble sa demande de retrait en vertu de l’article 50 du traité de Lisbonne.

Des élections générales sont déclenchées. Pour l’instant, malgré ses déboires, Theresa May a toujours remporté ses votes de confiance, avec notamment le soutien du DUP. Depuis 2010, les conditions permettant le déclenchement d’une élection ont été resserrées.

Le Royaume-Uni tient un second référendum. Il faudrait pour cela une majorité au Parlement et des délais d’au moins six mois. Aucun des deux partis n’y est favorable, même si l’idée défendue par Tony Blair a le soutien d’une majorité des membres du Parti travailliste.