La fin de la route pour les gilets jaunes?

Face à cet essoufflement, plusieurs n’hésitent pas à prédire la fin prochaine de la mobilisation.
Photo: Georges Gobet Agence France-Presse Face à cet essoufflement, plusieurs n’hésitent pas à prédire la fin prochaine de la mobilisation.

Est-ce à cause de l’approche de Noël, de la fatigue après cinq semaines de mobilisation, de l’attentat de Strasbourg ou des concessions faites la semaine dernière par le président Emmanuel Macron ? Toujours est-il que ce qui devait être l’acte V de la mobilisation des gilets jaunes a marqué un net recul comparé aux mobilisations précédentes. Alors que, dimanche, certains ronds-points étaient toujours occupés et que quatre péages ont été incendiés dans l’Hérault et le Vaucluse, samedi à Paris, le nombre de manifestants était en net déclin. On évoque 66 000 manifestants dans toute la France et à peine 2000 à Paris. Rien à voir non plus avec les violences extrêmes des deux samedis précédents. Seuls quelques heurts se sont produits sur les Champs-Élysées et place de l’Opéra. Incapables de se dissimuler dans la foule, les casseurs, toujours présents, sont demeurés en retrait. Fait étonnant, on a même enregistré deux fois plus de manifestants à Bordeaux qu’à Paris.

Face à cet essoufflement, plusieurs n’hésitent pas à prédire la fin prochaine de la mobilisation. « Le mouvement des gilets jaunes est, je pense, dans sa phase de conclusion », a déclaré l’ancien président François Hollande, qui n’avait pas hésité à s’afficher auprès des protestataires. « Il y a un mouvement qui a duré déjà longtemps, a-t-il dit, et qui doit trouver son dénouement, et c’est ce que beaucoup espèrent. » Même son de cloche chez de nombreux gilets jaunes. « Quand on voit concrètement combien de personnes il y a dans la rue, je vous le dis honnêtement, je n’ai qu’une envie, c’est de poser le gilet », déclarait à l’AFP une manifestante de Lyon.

L’allocution d’Emmanuel Macron et ses concessions sur la hausse du salaire minimum et la défiscalisation des heures supplémentaires semblent avoir créé une division profonde dans le mouvement.

L’une des toutes premières manifestantes, Jacqueline Mouraud, a d’ailleurs appelé à « sortir intelligemment du mouvement ». Sur France Info, le porte-parole Benjamin Cauchy estimait lui aussi que le « gouvernement a tendu la main. […] Aujourd’hui, Macron nous a compris et ce n’est pas en mettant la France à feu et à sang que nous obtiendrons gain de cause ». D’autres gilets jaunes auront simplement préféré se conformer à l’appel à ne pas manifester lancé par le porte-parole du gouvernement, Benjamin Grivaux, à la suite de l’attentat terroriste qui a fait quatre morts à Strasbourg mardi dernier.

À l’occasion de cette faible mobilisation, la manifestation parisienne a donc revêtu samedi des accents nettement plus radicaux que les précédentes. Les manifestants de Bretagne, de Normandie ou de Bourgogne n’étaient visiblement pas au rendez-vous et l’on sentait dans les cortèges de la place de l’Opéra une forte présence des bannières, des pancartes et des slogans d’extrême gauche. Les néophytes, qui en étaient souvent à leur première manifestation, avaient été remplacés par les professionnels du genre.

Ainsi Annie, une militante du groupe écologiste européen Alternatiba, était-elle venue du Val-de-Marne pour réclamer la fin des paradis fiscaux et un référendum d’initiative citoyenne. « Les propositions de Macron ne nous conviennent pas, disait-elle. Ce président méprise le peuple. Il est tellement détaché de la population. » Même son de cloche pour Lorduis, un écrivain venu d’Ivry qui signe des articles sur le site Agoravox. « Je suis dans la rue, car je cherche l’insurrection urbaine, disait-il. On veut renverser Macron et le remplacer par un président qui respecte le peuple. » « CRS-SS », criaient les militants autour de lui, un slogan soixante-huitard jusque-là rarement entendu dans la bouche des gilets jaunes.

Signe de cette radicalisation du mouvement, parmi les revendications le plus souvent entendues samedi, on trouvait le référendum d’initiative citoyenne. Dans une liste de 42 revendications proposée par un groupe de gilets jaunes, ces derniers suggèrent l’institutionnalisation de ces référendums. Dès qu’une pétition recueille 700 000 signatures, l’Assemblée nationale serait alors tenue de discuter de la proposition et de la soumettre au scrutin populaire.

Certains vont jusqu’à exiger que ces référendums permettent de démettre certains élus. L’idée est défendue depuis plusieurs années par Etienne Chouard. Ce professeur d’écogestion dans un lycée de Marseille avait été associé à la protestation « Nuit debout », qui avait rassemblé quelques centaines de militants d’extrême gauche sur la place de la République il y a deux ans à Paris.

Rendez-vous en janvier ?

Même si de nombreux ronds-points de province risquent de continuer à être bloqués, de l’avis général, ce qu’on appelle en France la « trêve des confiseurs » devrait avoir raison du mouvement durant la période des fêtes de Noël. Malgré ce repli, plusieurs n’hésitent pourtant pas à prévoir une reprise du mouvement en janvier.

« On aurait tort dans ce contexte de sous-estimer les liens nouveaux et forts qui se sont créés lors des rassemblements et des manifestations des gilets jaunes », a déclaré le politologue Christophe Boutin de l’Université de Caen-Normandie. Selon lui, « ce fameux « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles » a fleuri à l’occasion de ce mouvement, et il pourrait ne pas mourir. Il rassemble, dit-il sur le site Atlantico, « des Français venus de milieux sociaux différents et ayant fait des choix politiques différents. Des gens qui ne se parlaient pas jusqu’ici, qui ne faisaient que se croiser, qui se croyaient isolés et différents, et qui se trouvaient maintenant des points communs et faisaient l’apprentissage de […] cette amitié sans laquelle il n’est pas de Cité qui dure. »

Samedi à Paris, la plupart des gilets jaunes se sont donné rendez-vous en janvier. D’autres, beaucoup moins nombreux, seront encore là samedi prochain.

L’Élysée n’a pas assez prêté l’oreille

Dans une entrevue au journal Les Échos mis en ligne dimanche, le premier ministre, Édouard Philippe, a concédé que l’exécutif n’avait « pas assez écouté les Français » et détaillé les modalités des mesures annoncées lundi dernier par Emmanuel Macron.

Annulation d’une taxe sur le carburant, gel des tarifs de l’électricité et du gaz, hausse de 100 euros par mois pour les salariés payés au salaire minimum, annulation d’une hausse d’impôt sur les petites retraites… la liste des concessions est longue. Le premier ministre a chiffré ces mesures à environ « 10 milliards d’euros », de quoi creuser le déficit en 2019 à 3,2 % du PIB (contre les 2,8 % prévus).

Dans l’entretien aux Échos, M. Philippe a également annoncé la tenue d’un débat sur le référendum d’initiative citoyenne (RIC), une des principales revendications des gilets jaunes, qui peut être un « bon instrument dans une démocratie ».