Macron jette du lest

Des manifestants ont écouté le discours d’Emmanuel Macron dans leur camp de fortune à Montabon, dans le département de la Sarthe.
Photo: Jean-François Monier Agence France-Presse Des manifestants ont écouté le discours d’Emmanuel Macron dans leur camp de fortune à Montabon, dans le département de la Sarthe.

Hausse du salaire minimum, heures supplémentaires non imposées, primes de fin d’année pour certains employés : le président français, Emmanuel Macron, a annoncé lundi soir un train de mesures pour apaiser le courroux des gilets jaunes.

Dans une adresse à la nation d’une quinzaine de minutes, diffusée en direct de l’Élysée, Emmanuel Macron a ni plus ni moins joué son avenir politique. Après avoir qualifié de « légitimes » les revendications des gilets jaunes, puis évoqué une colère « juste à bien des égards », l’ancien banquier a dit vouloir saisir « notre chance » d’effectuer « une réforme profonde de l’État ».

Décrétant « l’état d’urgence économique et social », le président a assuré qu’il interviendra « vite et concrètement ». Le salaire minimum sera augmenté de 100 euros par mois dès 2019, « sans qu’il en coûte un euro de plus pour l’employeur ». « Les heures supplémentaires seront versées sans impôts ni charges dès 2019. » Les « employeurs qui le peuvent » seront encouragés à offrir une prime de fin d’année à leurs employés. Et les retraités percevant moins de 2000 euros par mois seront exemptés d’une hausse d’impôt. Ces mesures, visant à améliorer le pouvoir d’achat, seront présentées dèsmardi à l’Assemblée nationale.

Ébranlé par la crise des gilets jaunes, qui dure maintenant depuis plus d’un mois, Emmanuel Macron a pris sa « part de responsabilité » pour ne pas avoir apporté « une réponse suffisamment rapide et forte » au désarroi exprimé par des milliers de Français.

« Je sais qu’il m’est arrivé de blesser certains d’entre vous par mes propos », a-t-il affirmé, ajoutant : « ma légitimité […] je ne la tire que de vous, de nul autre ». Sur un ton grave, il a dénoncé les violences « qui ne bénéficieront d’aucune indulgence ».

Des mesures sociales

Ainsi, Emmanuel Macron plie, mais ne bat pas en retraite pour autant. Lundi soir, le quotidien Le Monde titrait d’ailleurs : « Emmanuel Macron concède aux gilets jaunes sans rien céder ».

« Il joue la carte sociale en reculant sur à peu près tous les points sur lesquels il avait dit qu’il ne reculerait pas », analyse Caroline Patsias, professeure de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal.

« Mais là où il n’y a pas grand-chose de concret — même s’il dit avoir entendu les Français —, c’est sur la façon d’exercer la démocratie », poursuit-elle. Car aux côtés des revendications originelles des gilets jaunes, qui portaient sur une hausse du pouvoir d’achat, s’est greffée au fil des jours une contestation de la démocratie participative.

« Il y a un sentiment d’injustice sociale et un sentiment que les institutions ne permettent pas aux citoyens d’être entendus. Ils ne veulent plus seulement être consultés lors des périodes électorales. C’est un sentiment profond. »

Dans ce vaste chantier auquel il convie les Français, Emmanuel Macron a bien dit vouloir aborder les questions de la représentativité politique. Il est toutefois resté vague — évoquant la « prise en compte du vote blanc » et une meilleure représentativité de la diversité des courants d’opinion —, s’abstenant de prendre quelconque engagement.

Dans son discours, qui arrive « tard » aux yeux de Caroline Patsias, alors qu’Emmanuel Macron est « déjà au pied du mur », « il utilise toujours le “nous” », cherchant à renouer avec les Français. Mais alors que ses appuis fondent comme peau de chagrin, « sa marge de manoeuvre est devenue extrêmement mince », ajoute la politologue.

« Quand il y a une crise en France, on dissout l’Assemblée nationale, mais il ne peut pas le faire puisqu’il ne serait pas sûr d’avoir une nouvelle majorité. »

À l’inverse, le mouvement des gilets jaunes, qui ne s’identifie à aucun parti politique ou syndicat, a un pouvoir d’attraction sur des Français de tout acabit. Ils étaient d’ailleurs nombreux, partout en France, à tendre l’oreille lundi soir à ce président qui cristallise leur colère.

Au rond-point du Boulou, dans le département des Pyrénées-Orientales, quelque 150 « gilets jaunes » étaient réunis. « C’est de l’esbroufe, des effets d’annonces, du saupoudrage, on dirait même que c’est de la provocation », a lancé à l’Agence France-Presse Thierry, 55 ans, mécanicien vélo. Quelques minutes plus tard, à quelques kilomètres de là, le péage de l’A9, à la frontière franco-espagnole, était entièrement paralysé par des gilets jaunes.

Certains de leurs confrères voient tout de même « une prise de conscience », voire une « avancée » dans le discours présidentiel. L’augmentation du salaire minimum de 100 euros, « c’est vraiment pas mal », s’est réjoui Erwan, l’un des porte-parole des gilets jaunes à Rennes. Les annonces pour les retraités qui gagnent moins de 2000 euros, « ça va quand même leur faire un petit plus », « la prime de fin d’année aussi, c’est très bien ».

Alors, la sortie de crise proposée par Emmanuel Macron saura-t-elle cicatriser cette fracture sociale, qui semble si profonde ? Une partie de la réponse viendra samedi prochain, alors qu’un nouvel appel à manifester a déjà été lancé.

Avec l'Agence France-Presse