En France, les «gilets jaunes» ont ouvert la voie à d’autres colères

Le mouvement des «gilets jaunes» est exceptionnel pour le sociologue Michel Wieviorka.
Photo: Thierry Zoccolan Agence France-Presse Le mouvement des «gilets jaunes» est exceptionnel pour le sociologue Michel Wieviorka.

Le mouvement « exceptionnel » des « gilets jaunes » a permis aux manifestants portant d’autres revendications, comme les lycéens ou les agriculteurs, de s’engouffrer « dans une fenêtre de tir », estime le sociologue Michel Wieviorka, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris.

La France a une longue habitude des mouvements sociaux. En quoi la fronde des « gilets jaunes » est-elle inédite ?

C’est un mouvement qui est exceptionnel. D’un côté, il est enraciné dans le discours de l’Ancien Monde, celui du modèle français en déclin. Mais de l’autre, il est un mouvement très nouveau, très novateur dans ses formes d’action. Notamment avec l’utilisation du numérique.

C’est aussi un mouvement qui est socialement très diversifié. Ses membres ne viennent pas de telle ou telle catégorie sociale. Il y a des hommes, des femmes, des seniors, des jeunes, etc.

Ce n’est pas un mouvement de gens pauvres, mais de gens en voie de paupérisation. C’est la France qu’on a oubliée, qu’on n’a pas voulu voir, qu’on n’a pas voulu entendre. Pourtant, on les connaissait. Beaucoup de sociologues se sont intéressés à eux.

Comment ce mouvement — dont le nombre de manifestants samedi était bien inférieur à d’autres manifestations que l’on a pu voir dernièrement en France — a-t-il réussi à mettre en difficulté le pouvoir à ce point ?

Ils font trembler le gouvernement, car ils ont réussi à faire fonctionner un couple totalement paradoxal. D’un côté, c’est un mouvement qui n’est pas pour la violence (en dehors de quelques franges). De l’autre, c’est un mouvement qui sait que, pour être visible et faire reculer le pouvoir, pour mobiliser les médias 24 heures sur 24, il faut accepter le risque de la violence.

Ils ont inventé (également) un mouvement assez incroyable qui articule l’usage des nouvelles technologies de communication avec une implantation concrète sur le territoire. Avant eux, d’autres l’avaient fait, mais en s’implantant seulement sur une place ou deux. Là, c’est sur tout le territoire, c’est très neuf.

Dimanche, des ambulanciers ont bloqué la place de la Concorde, à Paris. Depuis lundi, des lycéens manifestent dans les rues françaises. La semaine prochaine, ce sera au tour des agriculteurs. Les « gilets jaunes » font-ils tache d’huile ?

Ces différentes mobilisations n’ont pas d’unité sur le fond. Ce qui les rassemble c’est la faiblesse actuelle du pouvoir. Tout le monde se dit « il y a une fenêtre de tir ». Donc vous avez des ambulanciers, des paysans, des lycéens, des étudiants qui se disent : c’est le moment de faire valoir nos revendications.

Mais il y a une grande différence avec les « gilets jaunes ». Ces mouvements ne disent pas « Macron démission », ils ont des revendications catégorielles, sectorielles.

Plus de 89 000 membres des forces de l’ordre mobilisés samedi en France

Le premier ministre Édouard Philippe a déclaré jeudi que plus de 89 000 membres des forces de l’ordre seraient mobilisés samedi en France, dont 8 000 à Paris, lors de la nouvelle journée de mobilisation des «gilets jaunes».
 

Une «douzaine de véhicules blindés» à roues de la gendarmerie (VBRG) seront par ailleurs utilisés à Paris, a ajouté le chef du gouvernement, évoquant un dispositif «exceptionnel».

Environ 65 000 membres des forces de l’ordre, dont 5 000 à Paris, avaient été déployés samedi dernier lors d’une journée marquée par des scènes d’émeute, notamment dans la capitale.