Les riverains de la mer d’Azov n’ont pas peur de l’Ukraine

Photo: Associated Press Le pont de 18 kilomètres commandé par le président russe, Vladimir Poutine, inauguré en mai dernier, a coûté 4,6 milliards de dollars au budget fédéral, et il symbolise autant la prise de contrôle de la presqu’île que celle du détroit de Kertch, qu’il enjambe. Se rendre en Crimée est devenu plus pratique pour les habitants de Taman.

Le tumulte diplomatique soulevé par l’escalade entre la Russie et l’Ukraine au large de la Crimée n’émeut guère les riverains russes de la mer d’Azov. ÀTaman, une bourgade somnolente de 10 000 habitants, les gens vaquaient à leurs occupations habituelles au lendemain de la démonstration de force de Moscou en mer d’Azov. « Cela me passe par-dessus la tête. Ce sont des jeux politiques dans lesquels nous ne pesons rien », lâche Larissa Dounaïeva, retraitée, qui rentrait du marché lundi. « Dimanche, je n’ai rien remarqué, j’ai juste entendu des avions passer. J’ai appris ce qui s’est passé à la télévision. » Elle se dit bien plus concernée par la hausse du coût de la vie que par le risque d’un conflit. « Quelle guerre ? Les Ukrainiens se sont laissé piquer la Crimée sans rien faire. Ce n’est pas la perte de quelques bateaux qui va les remuer », croit-elle.


Illustration: Le Devoir

Cinq jours après l’altercation armée en mer et l’arrestation par la Russie de marins ukrainiens, Kiev ne faiblit pourtant pas dans ses efforts pour mobiliser la communauté internationale autour de ce que l’Ukraine considère comme une tentative d’annexer la mer d’Azov. En réponse au blocus imposé depuis deux jours par les Russes aux ports ukrainiens de la mer d’Azov, Kiev demande à la Turquie de bloquer les navires russes empruntant le Bosphore. La Russie, qui contrôle les deux rives du détroit de Kertch depuis son annexion de la Crimée en 2014, se défend d’imposer un blocus. Le président ukrainien, Petro Porochenko, qui se représente (avec peu de chances de l’emporter) pour un second mandat en mars prochain, a introduit la loi martiale lundi dans toutes les régions frontalières de la Russie. Redoublant de fermeté, il a décidé d’interdire jeudi à tous les ressortissants non ukrainiens (y compris russes) d’entrer en Crimée.

Cette décision laisse froid Artem Chichkanov, chauffeur privé habitant à Anapa, au bord de la mer Noire. « Ça ne change rien pour moi, cela fait longtemps que je ne vais plus en Ukraine. Et depuis que Poutine a construit un pont, se rendre en Crimée est devenu plus pratique. » Ce pont de 18 kilomètres, inauguré en mai dernier, a coûté 4,6 milliards de dollars au budget fédéral, et il symbolise autant la prise de contrôle de la presqu’île que celle du détroit de Kertch, qu’il enjambe. « Ils ont fait dans le massif », commente Artem, montrant du doigt les énormes piliers en béton portant le pont. « Je sais qu’ils ont peur que le pont soit attaqué, mais c’est vraiment exagéré. En plus, quatre voies de circulation et deux voix pour les chemins de fer, c’est de l’argent jeté par la fenêtre, car il n’y a du trafic que durant les deux mois d’été. Regardez, aujourd’hui, il n’y a pratiquement personne qui circule », dit-il. Les discussions sur l’incident dérivent le plus souvent vers le sujet de l’économie.

Pas de conflit en vue

Taman vit principalement du tourisme, et les professionnels du secteur sont réticents à commenter la situation. Le propriétaire d’un modeste hôtel consent à parler à condition que son établissement ne soit pas nommé. « Je ne pense pas que nous soyons à l’aube d’un conflit : les Ukrainiens n’ont pas les moyens militaires de nous attaquer. Notre armée agit de manière décisive et ne prend pas de gants. Voyez ce qui s’est passé dimanche. Les Européens ont bien trop peur de nous pour s’aventurer jusqu’ici et les États-Unis ont d’autres chats à fouetter. »

Jeudi soir, le président américain décidait toutefois de mettre sa menace de ne pas rencontrer son homologue russe à exécution. « Compte tenu du fait que les navires et les marins n’ont pas été remis par la Russie à l’Ukraine, j’ai décidé qu’il serait préférable pour toutes les parties concernées d’annuler ma réunion prévue [samedi avec Vladimir Poutine en marge du G20] », a écrit sur Twitter Donald Trump. De leur côté, les Européens ont réagi avec prudence jeudi matin, exprimant simplement leur « grande préoccupation face à la dangereuse augmentation des tensions dans la mer d’Azov et le détroit de Kertch », sans envisager de sanctions supplémentaires contre Moscou.

L’incident révèle surtout la détermination du Kremlin à poser un verrou sur la mer d’Azov. Aujourd’hui, il s’agit de la marine militaire ukrainienne. Demain, il pourrait s’agir de sa marine marchande, vitale pour les exportations métallurgiques et agricoles de l’Ukraine.

L’Ukraine ferme ses frontières aux hommes russes

L’Ukraine a pris des mesures, vendredi, pour limiter l’accès des hommes russes à son territoire.

Au cours d’une réunion consacrée à la sécurité, le chef des gardes-frontières ukrainiens, Petro Tsiguikal, a annoncé que l’accès à l’Ukraine sera désormais « limité pour les étrangers, en premier lieu pour les citoyens de la Fédération de Russie âgés de 16 à 60 ans de sexe masculin ».

Cette « limitation », qui s’appliquera « sauf pour des raisons humanitaires explicitement spécifiées » selon le président ukrainien Petro Porochenko, risque de peser sur la vie quotidienne de milliers de personnes vivant dans le nord et l’est de l’Ukraine, où les familles disséminées de part et d’autre de la frontière sont nombreuses.

Moscou n’a pas pris de pincettes pour dénoncer cette mesure, la porte-parole de la diplomatie russe Maria Zakharova condamnant les « gestes sauvages du gouvernement » ukrainien et dénonçant un État « complètement dysfonctionnel ». Elle a laissé entendre que la Russie ne prendrait pas de mesures en réciprocité, sous peine que la situation ne dégénère en « folie » et en « effondrement ».