Comment calmer les gilets jaunes?

Des gilets jaunes manifestaient dans le sud de la France, près de La Ciotat, vendredi.
Photo: Boris Horvat Agence France-Presse Des gilets jaunes manifestaient dans le sud de la France, près de La Ciotat, vendredi.

Les lumières de Noël ont beau scintiller de tous leurs feux sur la plus belle avenue du monde, les commerçants des Champs-Élysées se préparent à un nouvel état de siège. Plusieurs cafés ont annoncé qu’ils n’ouvriraient pas leurs portes samedi, alors que les gilets jaunes ont appelé à un nouveau rassemblement dans la capitale. Vendredi, quelques boutiques avaient déjà placardé leurs vitrines pour éviter la casse de samedi dernier en préparation de ce que certains nomment « l’acte 3 » de ce mouvement de révolte contre les prix du carburant qui a pris tout le monde par surprise.

« Pour le 1er décembre, il faudra faire ça proprement. Aucune casse 5 millions de Français dans la rue ! » peut-on lire sur la page Facebook de plusieurs gilets jaunes. Afin d’éviter les affrontements violents qui se sont déroulés samedi dernier avec un groupe d’environ 200 casseurs, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a annoncé que l’avenue serait fermée aux voitures et que les piétons n’y accéderaient qu’en montrant patte blanche. On s’attend à un déploiement extraordinaire de plusieurs milliers de policiers.

À trois semaines de Noël, les commerçants des centres commerciaux de province n’ont guère de quoi se consoler. En région, les blocages de ronds-points et de centres commerciaux n’ont pas cessé et les chiffres d’affaires sont en baisse. Le maire de Montargis, Benoît Digeon, exprimait l’exaspération des élus lorsqu’il a exhorté les gilets jaunes à épargner les commerçants de sa ville. « La cible ne doit pas être les commerçants, mais les auteurs des impôts qui sont impopulaires, et je le comprends. C’est à l’État qu’il faut demander des comptes et pas aux commerçants », a-t-il déclaré sur BFM-TV. Le cabinet MKG estime à 10 millions d’euros le manque à gagner dû à ces blocages pour la seule hôtellerie parisienne.

« Jouer la montre » ?

Pendant que le premier ministre Édouard Philippe recevait vendredi quelques représentants du mouvement à Matignon, les mises en garde contre un raidissement de la situation se multipliaient. Et cela, jusque dans les rangs de la majorité. La plupart des élus sont conscients que ni l’allocution du président mardi dernier ni son attitude inflexible exprimée vendredi au Sommet du G20 à Buenos Aires n’ont calmé le jeu. Comme si Emmanuel Macron voulait « jouer la montre » et attendre que le mouvement s’effrite de lui-même.

Après trois semaines de blocages, le mouvement est certes en baisse, mais ni la promesse d’une prime à l’achat d’une voiture moins polluante, ni l’ouverture de trois mois de consultation régionale, ni l’annonce d’un mécanisme modulant les hausses de taxes sur le cours des prix du pétrole n’ont permis de le stopper. Plus inquiétant encore, le soutien dont jouissent les gilets jaunes dans la population est en hausse, autour de 80 %.

80 %
Le pourcentage de Français qui soutiennent le mouvement des gilets jaunes.

Selon de nombreux élus, il aurait fallu décréter un moratoire sur les hausses de taxe dès le début des blocages. C’est l’opinion de la présidente de la Commission des affaires sociales, Brigitte Bourguignon. Pour le grand reporter du Figaro et auteur d’une biographie d’Emmanuel Macron François-Xavier Bourmaud, le président n’a pas vraiment le choix de « garder le cap ». Selon lui, il ne peut guère céder sans renier la stratégie qui a été la sienne depuis son élection : celle du président qui demeure inflexible sur les réformes et droit dans ses bottes.

Une stratégie pourtant contestée jusque dans son entourage. Même un ministre aussi fidèle que Jean-Yves Le Drian, très populaire dans sa Bretagne natale, ne craint pas de dire publiquement qu’il faut « entendre la souffrance ». Nombreux sont ceux qui blâment les nouveaux élus de la « Macronie », la plupart du temps sans expérience ni ancrage régional profond, pour l’incapacité du gouvernement d’avoir vu venir la tempête. Après les errements des ministres Christophe Castaner et Gérard Darmanin, qui ont dénoncé samedi dernier les « séditieux » et la « peste brune », le président a dû corriger le tir en affirmant qu’il « ne confond pas les casseurs avec des citoyens qui veulent faire passer un message ».

Pendant que Marine Le Pen, Laurent Wauquiez et Jean-Luc Mélenchon peinent à se faire entendre des manifestants, le mouvement des gilets jaunes a bizarrement précipité à l’avant-scène l’ancienne ministre de l’Écologie Ségolène Royal. Celle que l’on soupçonne de convoiter la direction de la campagne des socialistes aux élections européennes est en effet sur toutes les tribunes. Accusant Emmanuel Macron de « semer le désordre », l’ancienne candidate à la présidence dénonce une « écologie punitive » qui utilise le prétexte écologique « pour faire des impôts ». Ce qui lui vaut, fait exceptionnel, d’avoir sa photo en une du magazine de droite Valeurs actuelles.

Un « 5 étoiles » français ?

Difficile de ne pas constater la désorientation de la classe politique face à un mouvement aussi divers que les gilets jaunes. Dans les cortèges, les participants viennent aussi bien de la gauche que de la droite. Quand ils ne se sont pas abstenus aux dernières présidentielles. Bref, le mouvement échappe aussi bien aux organisations syndicales qu’aux organisations politiques.

Le socialiste Julien Dray n’hésite pas à faire une comparaison avec le Mouvement 5 étoiles (M5S) en Italie. Sur Facebook, il se demande « de quel côté va pencher cette jacquerie. Elle peut devenir poujadiste antiétatiste à la manière du Mouvement 5 Étoiles en Italie ». À la différence près que le M5S s’est construit autour de l’ancien humoriste Beppe Grillo et que les gilets jaunes n’ont pas de leader charismatique.

Pour d’autres, cette révolte spontanée illustre la disparition des corps intermédiaires et tout particulièrement la faiblesse des syndicats et de la gauche. « Ils [les gilets jaunes] sont, par définition, des perdants de l’économie mondialisée et libérale, écrit le directeur de Libération, Laurent Joffrin. Autrement dit, et quelles que soient leurs idées, ils forment sur le plan social le socle traditionnel de toute gauche qui se soucie des classes populaires, qui ne se contente pas de promouvoir le progrès sociétal et de défendre les minorités. »

Vendredi à Matignon, Édouard Philippe avait d’ailleurs invité les syndicats. Histoire de tenter de les remettre dans le jeu et, peut-être, de se trouver des interlocuteurs. Partout, on doute que ces rencontres suffisent à calmer véritablement la colère de ces manifestants qui craignent de devoir payer le prix de la transition écologique… après avoir payé celui de la mondialisation ! L’ampleur de cette colère inquiète même l’un des principaux alliés d’Emmanuel Macron. Le président du Modem, François Bayrou, a récemment laissé tomber cette phrase lourde de sens : « À un moment, on ne peut pas gouverner contre le peuple. »


«Une version précédente de cet article, qui indiquait Jean-Claude Mélenchon au lieu de Jean-Luc Mélenchon, a été corrigée.»