En France, la revanche des oubliés du pouvoir

Des «gilets jaunes» bloquent la circulation automobile dans la commune de Caen, en Normandie, le 18 novembre dernier.
Photo: Charly Triballeau Agence France-Presse Des «gilets jaunes» bloquent la circulation automobile dans la commune de Caen, en Normandie, le 18 novembre dernier.

En France, tous les automobilistes ont un gilet jaune dans le coffre à gants de leur voiture. C’est même une obligation. Celui qui s’immobilise et sort sans le porter, pour changer un pneu par exemple, est passible d’une amende de 200 $. La même que pour un automobiliste qui roule à 100 km/h sur une route de 50.

Depuis une semaine, ce gilet jaune n’est plus simplement le symbole des règlements tatillons de l’administration française. Il est devenu celui de la révolte contre une fiscalité injuste qui s’en prend aux plus vulnérables. Née dans la foulée de l’augmentation des taxes sur le diesel — un carburant très utilisé en France par les particuliers, notamment les moins fortunés —, la révolte s’est propagée comme une traînée de poudre. La surprise a été totale, tant pour le gouvernement, qui n’a rien vu venir, que pour les organisations syndicales et les partis politiques, qui ne savent toujours pas quoi dire de ce mouvement spontané. Venue de nulle part, sans organisation ni porte-parole, la révolte est pourtant soutenue par 70 % des Français. Et cela, malgré deux morts et quelques centaines de blessés depuis une semaine.

Le ras-le-bol des régions

La surprise est d’autant plus grande que la révolte vient de régions et de couches de la population qui ne font jamais la une des médias. Pratiquement invisibles à Paris et en Île-de-France, où 43 % des habitants utilisent le transport en commun, les blocages de routes se sont surtout multipliés en périphérie des villes moyennes. Là où, à cause du chômage de masse qui sévit toujours en France, les petits salariés doivent souvent parcourir des dizaines de kilomètres en voiture pour aller travailler. C’est là que résident aussi ceux qui ont depuis longtemps été chassés des grands centres par la hausse des prix. Et de la première couronne des grandes villes où se concentre aujourd’hui une population issue de l’immigration, d’ailleurs pratiquement absente des manifestations.

Les mobilisations ont été particulièrement fortes dans des régions comme l’Occitanie, la Provence-Alpes-Côte d’Azur et la Bretagne. Les barrages les plus tenaces ont souvent été organisés autour de villes moyennes comme Avignon, Béziers et Carpentras. Des endroits où fleurissent aussi les centres-villes abandonnés et les villages en déshérence.

Partout, le mouvement spontané semble avoir surtout mobilisé de petits employés, des retraités ou de petits entrepreneurs, comme ces infirmières libérales qui parcourent souvent des centaines de kilomètres pour faire des visites à domicile. Dans tous les médias, on a aussi noté une forte présence des femmes aux barrages. L’un des premiers signes avant-coureurs est d’ailleurs venu du coup de gueule contre Emmanuel Macron et sa « traque au conducteur » poussé par la Bretonne Jacline Mouraud, dont la vidéo a été vue six millions de fois sur Internet.

Après une semaine d’une mobilisation souvent fluctuante, le mot d’ordre est maintenant de monter vers la capitale. Samedi, certains s’attendent à une mobilisation monstre au Champ-de-Mars. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a en effet interdit aux manifestants la place de la Concorde, jugée trop symbolique et trop proche de l’Élysée. « Il faut mettre un coup de grâce et tous monter sur Paris par tous les moyens possibles […] parce que c’est ici que se trouve le gouvernement ! » lance Éric Drouet, un chauffeur routier de Melun à l’origine de la page Facebook Acte 2 Toute la France à Paris ! Vendredi, sa page avait déjà attiré 35 000 participants et 214 000 personnes intéressées. Dans plusieurs villes, comme Nantes, les manifestants ont massivement voté pour monter à Paris.

D’autres soulignent par contre la difficulté pour un mouvement qui n’a aucune structure nationale de noliser des autocars ou des trains. Certains, comme ces militants de Calais et de Lille, veulent plutôt maintenir la mobilisation en région. Plusieurs craignent que, dans la désorganisation actuelle, des incidents violents et des casseurs viennent ternir l’image du mouvement. Défiant les interdictions, plusieurs ont appelé quand même à défiler sur les Champs-Élysées et la place de la Concorde.

Mais, peu importent les chiffres de la manifestation de samedi, la plupart des observateurs soulignent l’étonnante maladresse avec laquelle le président a introduit ces hausses de taxe sans tenir compte de la fluctuation des prix du baril déjà difficile à supporter pour les petits salariés.

L’usine à euros

Plusieurs conseillers avaient pourtant déjà mis en garde le président contre l’introduction de nouvelles taxes « un peu salées », selon les mots de l’un d’eux, destinées à aligner le prix du diesel sur celui de l’essence et à décourager l’utilisation de la voiture. Plusieurs avaient souligné que cette « fiscalité verte » serait perçue comme punitive par les plus pauvres.

Or, selon la fiscaliste Virginie Pradel, l’efficacité de ces taxes pour décourager les automobilistes d’utiliser leur voiture est très limitée, surtout dans les régions comme celles d’où viennent les gilets jaunes, où il y a très peu de solutions de rechange à la voiture. « La surtaxation des automobilistes a pour principal objectif non pas de sauver l’environnement, mais de remplir les caisses de l’État », a-t-elle déclaré au quotidien Le Figaro. Selon plusieurs, cette manne fiscale a largement servi à compenser les baisses d’impôt promises par Emmanuel Macron en campagne électorale.

Ajoutons à ces augmentations celles prévues dès l’an prochain des péages sur les autoroutes, pourtant déjà très élevés en France. Les mêmes automobilistes n’ont pas non plus prisé la baisse de la limite de vitesse de 90 à 80 kilomètres/heure décrétée le 1er juillet dernier sur la plupart des routes de province. « Rien ne serait pire que l’écologie devienne le monopole des bobos et des hipsters », a lancé jeudi le philosophe Alain Finkielkraut sur les ondes de France 2 dans une émission consacrée à l’ancien ministre de l’Écologie Nicolas Hulot.

Une population méprisée

La même semaine, on apprenait que la moitié des maires de France, dont Emmanuel Macron a boycotté le congrès annuel, ne souhaitaient pas se représenter. Ces démissions touchent particulièrement les petites localités qui se sentent abandonnées par les pouvoirs publics. Pour le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui s’exprimait dans Le Figaro, le malaise est beaucoup plus général. Selon lui, le mouvement des gilets jaunes exprime le « sentiment non seulement de ne pas être “écoutés”, mais abandonnés et méprisés par des élites au pouvoir qui vivent dans des grandes métropoles mondialisées et la sphère médiatico-politique. C’est la revanche de ceux que l’on a traités de “beaufs” et de “ringards”, largement ignorés depuis des années par les pouvoirs en place au profit de catégories sociales branchées et des gagnants de la mondialisation ».

Emmanuel Macron et ses ministres n’ont d’ailleurs pas été à court de propos maladroits, sinon méprisants, à l’égard de ces milieux. On pense aux déclarations controversées du président contre ces « Gaulois réfractaires » et « ceux qui ne sont rien ». Le 15 septembre, Emmanuel Macron avait aussi apostrophé un chômeur en déclarant : « Je traverse la rue, je vous trouve » du travail. Mais la palme en la matière revient au porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, qui avait affirmé il y a un peu plus de trois semaines que la France du XXIe siècle n’était pas celle « des gars qui fument des clopes et roulent en diesel ».

Après avoir affirmé depuis deux semaines qu’il ne plierait pas et garderait le cap, le gouvernement a soudain annoncé jeudi soir qu’il ouvrirait des négociations « sur tout le territoire ». De crainte que les camionneurs rejoignent le mouvement, écrit la presse française, il se dit maintenant prêt à négocier afin de rendre « acceptable et démocratique » la transition écologique.

Reste à savoir comment et avec qui il pourrait négocier face à un mouvement aussi spontané, insaisissable et imprévisible.