Quand la Pologne accueille plus de migrants que l’Allemagne

Des immigrants regardent des tableaux d’affichage au ministère polonais des Affaires étrangères, à Varsovie, où les nouveaux arrivants peuvent obtenir des permis de résidence et de travail.
Photo: Janek Skarzynski Agence France-Presse Des immigrants regardent des tableaux d’affichage au ministère polonais des Affaires étrangères, à Varsovie, où les nouveaux arrivants peuvent obtenir des permis de résidence et de travail.

Un jeune couple dans la vingtaine attend patiemment dans la salle d’attente de la Maison des Ukrainiens. Venu de l’est de l’Ukraine, occupée par les militaires russes, il attend qu’on l’aide à trouver un logement, à obtenir un permis de travail ou simplement à apprendre le polonais. Ils sont des dizaines à se présenter ainsi chaque jour dans ce grand bâtiment sombre situé à deux pas de l’Arsenal, un des hauts lieux de l’insurrection de Varsovie en 1944 qui a été reconstruit à l’identique et abrite aujourd’hui un musée d’archéologie.

Ce chemin, Miroslawa Kerik l’a suivi il y a 16 ans déjà alors qu’elle était venue de la petite ville de Lviv, à 70 kilomètres de la frontière polonaise, poursuivre des études de sociologie à Varsovie. Elle travaille aujourd’hui pour la fondation Nasz Wybor (Notre choix) afin d’aider ses compatriotes qui débarquent en masse ces jours-ci dans la capitale polonaise.

« Depuis deux ans, tout est très différent, dit-elle. Les Ukrainiens n’ont pas le choix de partir. Certains quittent des zones d’affrontement à l’est du pays. Les autres fuient tout simplement une situation économique catastrophique. »

Depuis trois ans, la Pologne a fait les grands titres de la presse internationale pour avoir refusé, avec la Hongrie, les quotas de migrants que voulait lui imposer l’Union européenne. Mais, on sait moins que, depuis le début de la Révolution orange qui a secoué l’Ukraine à partir de 2014, elle a accueilli proportionnellement deux fois plus de migrants que l’Allemagne.

Malgré la réputation de la Pologne, souvent qualifiée de xénophobe, Miroslawa Kerik juge pourtant que l’intégration de ces migrants se pzasse plutôt bien. Il y a plusieurs raisons à cela, dit-elle.

D’abord, la Pologne connaît une très bonne croissance et un taux de chômage d’à peine 4 %. Ensuite, la proximité culturelle et linguistique facilite l’intégration à tous points de vue. Nombre de ces migrants ont aussi fait des études supérieures. Ce qui a fait dire à plusieurs analystes que la Pologne ne pouvait pas invoquer les migrants ukrainiens pour refuser les quotas européens.

Plus europhiles que les Français

« C’est quand même très nouveau pour les Polonais, cette migration, admet Miroslawa Kerik. On a d’ailleurs vu depuis deux ans une augmentation des discours xénophobes. Mais, dans la vie de tous les jours, ça se passe bien. Les Ukrainiens ne sentent pas vraiment de discrimination. Il n’y a d’ailleurs pas de quartiers ukrainiens dans les grandes villes, les migrants s’intègrent un peu partout. »

La ville industrielle de Gdansk, haut lieu de la résistance au communisme, a créé des structures d’accueil particulières afin d’aider les migrants ukrainiens, mais aussi tchétchènes et rwandais, à mieux s’intégrer.

Pour nombre d’observateurs polonais, de droite comme de gauche, Bruxelles n’y a pas réfléchi à deux fois avant de tenter d’imposer aux Polonais il y a deux ans des quotas de migrants. « Avec les Ukrainiens, les Polonais font pour la première fois l’expérience de l’immigration, affirme l’éditorialiste Wojciech Przybylski qui dirige le périodique Visegrad Insight. Il faut quand même laisser le temps aux gens de s’habituer et de dissiper leurs peurs, notamment celle du chômage qui a longtemps été élevé en Pologne. »

Mais le plus surprenant, dit Przybylski, c’est que cette confrontation avec l’Europe n’empêche pas les Polonais de continuer à montrer un très fort attachement à l’Europe. Selon les enquêtes les plus récentes, deux fois plus de Polonais que de Français ont une opinion favorable à l’Europe !

Les migrants ne sont pourtant que l’un des torchons qui brûlent entre Bruxelles et Varsovie. Avec la Hongrie, la Pologne du parti Droit et Justice (PiS) rejette le fédéralisme européen au profit d’une Europe des nations comme l’avait rêvée Charles de Gaulle. Elle se distingue aussi par son conservatisme social sur des questions comme l’avortement, le mariage homosexuel et l’islam.

La différence polonaise

L’Europe est-elle capable d’accepter notre différence ? demande Wojciech Sadlon, directeur de l’Institut statistique de l’Église de Pologne. Afin de montrer combien l’incompréhension est profonde, ce prêtre de 35 ans de l’ordre des Pallotins donne l’exemple de la participation, le 5 mai dernier à Trèves, du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, aux commémorations de l’anniversaire de naissance de Karl Marx.

« Nous avons été profondément choqués par ce geste, dit M. Sadlon. Car le marxisme n’est pas ici une simple coquetterie. Nous y avons goûté dans notre chair ! »

Profondément européens, les Polonais sont pourtant en rupture avec une certaine idée de l’Europe. Ainsi n’ont-ils jamais compris pourquoi la France et l’Allemagne s’étaient opposées à ce qu’on inscrive dans la Constitution les racines chrétiennes de l’Europe, dit M. Sadlon. « Quelles autres racines avons-nous si ce ne sont pas celles-là ? », demande-t-il.

Le prêtre tient pourtant à dissiper le mythe selon lequel 90 % des Polonais seraient catholiques pratiquants, comme on le lit régulièrement dans la presse étrangère. Si la plupart se disent croyants, aujourd’hui seulement 37 % d’entre eux vont régulièrement à la messe. « Comme ailleurs en Europe, notre catholicisme est devenu plus individuel, moins influencé par la communauté. »

En Pologne, l’Église n’a jamais exercé un monopole comme au Québec, dit M. Sadlon, qui rappelle qu’avant la guerre, les Juifs comptaient pour 10 % de la population (30 % dans les villes). Sans oublier les Ukrainiens orthodoxes et les athées. Il n’empêche que, durant les années du communisme, la religion est devenue un symbole de résistance. On assistera même à un regain de la pratique au moment de la chute du communisme. Le nombre de séminaristes a beau avoir diminué de moitié en Pologne depuis les années 1990, le pays forme toujours le tiers des prêtres européens.

« En Pologne, on a le sentiment que l’Europe occidentale vit une profonde crise morale et religieuse, dit M. Sadlon. On ne peut s’empêcher de comparer le vide moral et spirituel que nous avons connu sous le communisme à celui que nous constatons aujourd’hui en Europe. »

Loin d’être séduit par les références à Dieu qui émaillent parfois les discours des dirigeants du PiS, M. Sadlon affirme qu’il n’est « pas convaincu que ça aide ».

Comme nombre de ses compatriotes, il refuse surtout que l’on dise que la démocratie est menacée en Pologne. « Si l’on accepte que la démocratie est l’expression des valeurs populaires, ce qui se passe ici, est profondément démocratique. Pour une fois, les Polonais les moins favorisés et ceux des zones rurales s’expriment. Leur vision plus conservatrice n’était pas assez représentée. Car, ces gens, on ne les avait pas beaucoup entendus depuis la fin du communisme. »