Coup de tonnerre dans la gauche allemande

Selon Sahra Wagenknecht, si la gauche doit défendre mordicus les droits des réfugiés, elle doit distinguer l’immigration économique, qui crée «une plus grande charge sur l’infrastructure sociale».
Photo: Michael Sohn Associated Press Selon Sahra Wagenknecht, si la gauche doit défendre mordicus les droits des réfugiés, elle doit distinguer l’immigration économique, qui crée «une plus grande charge sur l’infrastructure sociale».

C’est un peu comme si Françoise David démissionnait de Québec solidaire pour fonder un nouveau mouvement de gauche résolument opposé à l’immigration. L’affaire a eu l’effet d’une bombe non seulement en Allemagne, mais dans toute la gauche européenne, qui depuis une semaine a les yeux rivés sur Berlin. Le 4 septembre dernier, l’égérie de la gauche allemande Sahra Wagenknecht et présidente du groupe d’extrême gauche Die Linke au Parlement fédéral lançait un nouveau mouvement politique appelé Aufstehen (Debout) destiné à fédérer le plus largement possible les électeurs progressistes. Mais cette fois sur des positions opposées à l’immigration.

Alors que les manifestations et les incidents violents contre l’immigration se multiplient dans le pays et qu’Angela Merkel est déstabilisée dans son propre parti sur cette question, Sahra Wagenknecht dit vouloir renouer avec un électorat populaire qui échappe de plus en plus aux partis de gauche. Si certains n’hésitent pas à parler d’« un mouvement qui reprend les accents de l’extrême droite » (Libération), Sahra Wagenknecht, elle, ne cache pas son intention de faire bouger les lignes, comme l’ont fait à leur façon des mouvements comme Podemos en Espagne et les Insoumis en France.

En gestation depuis des mois, ce nouveau mouvement se veut en effet la réponse à l’échec cruel de tous les partis de gauche aux élections de septembre 2017. Des élections qui ont vu se poursuivre le déclin historique des sociaux-démocrates du SPD et reculer le jeune parti d’extrême gauche Die Linke au profit du nouveau parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD). L’échec est particulièrement patent dans l’ancienne Allemagne de l’Est, dont Die Linke avait fait son château fort et où la jeune formation d’extrême droite va dorénavant chercher jusqu’à 27 % de l’électorat dans certains länder.

Contre l’immigration économique

Pour lancer son mouvement, qui revendique déjà 100 000 adhérents, Sahra Wagenknecht était flanquée de la mairesse sociale-démocrate de Flensburg, Simone Lange, et d’un ancien président des verts, Ludger Volmer. Depuis les agressions sexuelles commises par des migrants à Cologne en 2015 le jour de la Saint-Sylvestre et l’attentat du marché de Noël à Berlin en 2016, Sahra Wagenknecht affirme que l’ouverture des frontières à plus d’un million de migrants en 2015 fut une erreur. « Ceux qui abusent du droit à l’hospitalité perdent le droit à l’hospitalité », a-t-elle aussi déclaré.

Selon elle, si la gauche doit défendre mordicus les droits des réfugiés, elle doit distinguer l’immigration économique, qui crée « de plus en plus de concurrence pour les emplois, en particulier dans le secteur des bas salaires », et « une plus grande charge sur l’infrastructure sociale ». Selon cette philosophe de formation issue de l’ancienne RDA, « nous ne pouvons gérer l’intégration qu’à l’intérieur d’un certain cadre. Nous ne rendons pas non plus le monde plus juste en promouvant la migration ; au contraire, elle appauvrit encore plus les pays pauvres. »

Wagenknecht faisait cette déclaration au Rhein Neckar Zeitung le 11 juin dernier, au lendemain du congrès de Die Linke où ses positions avaient suscité la controverse. Il faut savoir que cette spécialiste de Hegel et de Marx est aussi la conjointe d’Oskar Lafontaine, ancien ministre des Finances de Gerhard Schröder et cofondateur de Die Linke. Lafontaine ne cache pas non plus son intention de freiner la montée de l’AfD. « L’AfD est devenue en Allemagne de l’Est le parti des travailleurs et des chômeurs, dit-il. À gauche, nous devons réfléchir à ce que nous avons raté ! »

Même si Die Linke et le PSD feignent pour l’instant d’ignorer la nouvelle formation, qui ne présentera d’ailleurs pas de candidats aux élections européennes en mai, le geste de Sahra Wagenknecht est suivi de près par les partis de gauche en Europe. Il se veut d’ailleurs l’écho des positions développées dans plusieurs partis sociaux-démocrates scandinaves, notamment au Danemark.

En France, le leader des Insoumis, Jean-Luc Mélenchon, a toujours été très proche du couple Lafontaine-Wagenknecht, dont le parti Die Linke (fondé en 2007) était présenté comme un modèle lors de la création du Parti de gauche (en 2009). Le responsable des questions internationales des Insoumis, Djordje Kuzmanovic, a salué cette tentative de Sahra Wagenknecht de « dépasser le cadre partisan pour rassembler de façon plus vaste ».

À l’occasion de sa rentrée à Marseille, Jean-Luc Mélenchon n’a pas hésité à déclarer : « Honte à ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux ! » Des propos qui ont fait sursauter certains militants partisans de l’ouverture des frontières et du multiculturalisme. On se souviendra que Jean-Luc Mélenchon devait être l’invité du dernier congrès de Québec solidaire en décembre mais qu’il avait dû annuler sa présence avec quelques jours de préavis seulement.

Chez Die Linke comme chez les Insoumis, une citation de Bernie Sanders datant de 2015 a beaucoup circulé cet été. Le candidat démocrate battu par Hillary Clinton y affirmait que « ce que la droite aime dans ce pays, c’est une politique d’ouverture des frontières. Amenez beaucoup de gens qui travaillent pour 2 ou 3 $ l’heure. Ce serait formidable pour eux. Je n’y crois pas. Je crois que nous devons travailler avec le reste des pays industriels pour lutter contre la pauvreté dans le monde. Mais nous ne pouvons pas le faire en appauvrissant la population de ce pays. »