Brexit et Irlande du Nord: et ça continue, encore et encore

La première ministre britannique, Theresa May, lors de son discours au Belfast Waterfront Hall, vendredi en Irlande du Nord
Photo: Charles McQuillan Agence France-Presse La première ministre britannique, Theresa May, lors de son discours au Belfast Waterfront Hall, vendredi en Irlande du Nord

Theresa May a appelé l’Union européenne à revoir sa position sur la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande et à faire preuve de plus de souplesse.

À qui s’adressait-elle ? À l’Union européenne ? À l’Irlande ? À l’Irlande du Nord ? Ou au petit parti unioniste et en faveur du Brexit, le Democratic Unionist Party (DUP), dont les voix des dix députés à Westminster lui assurent une très fragile majorité ? Vendredi à Belfast, la première ministre britannique, Theresa May, a en tout cas demandé à l’Union européenne de faire « évoluer » sa position sur le Brexit en ce qui concerne la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande.

Pour la première fois depuis deux ans et le référendum sur la sortie de l’Union européenne, Theresa May s’est rendue sur l’un des points de frictions les plus aigus des négociations sur le Brexit. C’est ici, entre le nord et le sud de l’île d’Irlande, que se situera après le 29 mars 2019, la seule frontière terrestre entre l’UE et le Royaume-Uni. Or, depuis l’accord de paix signé en 1998, aucune frontière en dur n’existe entre les deux parties de l’île. Les biens, les marchandises, les personnes circulent librement sans même remarquer qu’ils sont passés d’un pays à l’autre.

Solution inacceptable

Le Royaume-Uni, l’Irlande et l’UE ont promis de ne pas matérialiser la frontière, pour éviter toute possibilité de retour à la violence ou toute complication pour le flux des marchandises.

En décembre dernier, lors d’un conseil européen, l’UE et le Royaume-Uni s’étaient mis d’accord sur l’absence de frontière et un « back-stop », une solution ultime en cas d’absence d’accord entre les deux parties — ce que ni Londres ni Bruxelles ne disent souhaiter — avant la fin de la période de transition qui suivra la sortie de l’UE et qui s’achèvera fin décembre 2020. Ce back-stop suggérerait de maintenir l’Irlande du Nord dans le marché commun et l’union douanière de l’UE. Ce qui, concrètement, équivaudrait à instaurer une frontière imaginaire au milieu de la mer d’Irlande.

Soudain, Theresa May estime cette solution inacceptable. « Aucun premier ministre britannique n’accepterait jamais » une telle issue, a-t-elle déclaré devant une assemblée d’hommes et de femmes d’affaires nord-irlandais. Dans un livre blanc, rendu public vendredi dernier, Theresa May propose l’instauration d’une zone d’union douanière commune entre l’Irlande du Nord et l’UE qui ne serait valable que pour les biens, et certainement pas pour les services (qui représentent 80 % de l’économie britannique). Cet accord impliquerait la fin de la liberté de mouvement des personnes. Entre-temps, la première ministre a enregistré la démission de deux de ses principaux ministres, du Brexit et des Affaires étrangères, mécontents de sa proposition, et a dû accepter un amendement à une loi sur le commerce qui rendrait illégale toute possibilité pour l’Irlande du Nord de se situer en dehors du territoire douanier britannique.

C’est désormais à l’UE de répondre. Pas simplement en retombant sur ses positions précédentes qui ont déjà prouvé qu’elles ne peuvent fonctionner. Mais en faisant évoluer sa position.

 

« Questions en suspens »

Le chef des négociateurs européens, Michel Barnier — qui a rencontré pour la première fois jeudi à Bruxelles le nouveau ministre britannique du Brexit, Dominic Raab —, a réagi vendredi après-midi. Il a salué plusieurs « éléments positifs » du livre blanc sur lesquels il sera « possible de travailler », mais a rappelé que « beaucoup de questions restaient en suspens » ou étaient en « contradiction avec les directives du Conseil européen » et notamment « l’indivision des quatre libertés [de mouvement des biens, personnes, services et capitaux] ». « Pourquoi voudrait-on affaiblir le marché unique, qui est notre principal atout, […] juste parce que le Royaume-Uni souhaite en sortir ? » a-t-il ajouté.

Theresa May espérait recevoir un signe de souplesse de la part de l’UE pour lui permettre de convaincre son parti conservateur déchiré que sa stratégie est la bonne. « C’est désormais à l’UE de répondre. Pas simplement en retombant sur ses positions précédentes qui ont déjà prouvé qu’elles ne peuvent fonctionner. Mais en faisant évoluer sa position », a-t-elle dit.

Le chaos des dernières semaines a pourtant prouvé, une fois de plus, que ce que dit Theresa May aujourd’hui n’aura peut-être plus de valeur demain. « Le débat semble encore en cours au Royaume-Uni », a souligné Michel Barnier. Comment, dans ces conditions négocier correctement alors que les échéances approchent ? Cette incertitude expliquerait l’intensification des préparatifs, tant dans l’UE qu’au Royaume-Uni, pour l’éventualité d’un Brexit sans qu’aucun accord ait été conclu. Toutes les parties savent qu’il s’agirait, économiquement, de la pire des solutions. C’est peut-être pour cela qu’elles l’agitent de plus en plus. Comme un épouvantail, stimuler les bonnes volontés.