Un gâchis nommé Brexit

Des dizaines de milliers d’europhiles ont manifesté dans les rues de Londres, le 23 juin dernier, pour exiger que le peuple soit consulté sur le résultat final des négociations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.
Photo: Niklas Halle'n Agence France-Presse Des dizaines de milliers d’europhiles ont manifesté dans les rues de Londres, le 23 juin dernier, pour exiger que le peuple soit consulté sur le résultat final des négociations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Des dizaines de milliers d’europhiles ont manifesté dans les rues de Londres, le samedi 23 juin, pour exiger que le peuple soit consulté sur le résultat final des négociations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, attendu en octobre.

Tout un contraste avec le spectacle des députés et des lords qui, trois jours auparavant, avaient choisi d’accepter d’avance ce résultat, même s’il s’avère défavorable. Il est surprenant, vu l’importance de l’enjeu, que le gouvernement (minoritaire, faut-il le souligner) de Theresa May ait ainsi reçu carte blanche des deux Chambres du Parlement.

Ces événements, qui surviennent moins d’un an avant que le Royaume-Uni ne dise adieu à l’Union européenne, montrent à quel point le « détricotage » des liens entre le Royaume-Uni et l’UE se révèle compliqué.

Dans la saga du Brexit, la seule chose qui est sûre, à ce stade-ci, c’est que le Royaume-Uni reste divisé en deux. Si on en croit les sondages, la majorité des Britanniques regrettent qu’on se soit embarqué dans cette aventure, mais le nombre d’indécis est tel que, dans l’hypothèse improbable d’un nouveau référendum portant sur la même question, le résultat serait probablement le même que le 23 juin 2016.

Les Britanniques campent donc sur leurs positions. Étrangement, ce clivage ne les empêche pas de garder leur flegme légendaire. Du moins jusqu’au deuxième anniversaire du référendum de 2016 qu’on vient de marquer. Ils semblent même indifférents à des débats dont l’issue pourrait pourtant s’avérer lourde de conséquences. Les universités organisent bien ici et là quelques conférences sur le Brexit, mais on ne peut pas dire qu’il s’agit du sujet de prédilection dans les pubs.

« Le Brexit a dominé l’actualité pendant deux ans et les gens s’en sont lassés, croit Matthew Francis, professeur d’histoire à l’Université de Birmingham. Le public ne s’est jamais beaucoup intéressé aux détails du fonctionnement de l’Union européenne, et cela n’a pas changé. Les négociations sur le Brexit portent surtout sur un petit nombre de questions très techniques, que les gens ne comprennent pas bien et que peu de politiciens et de journalistes se donnent la peine d’expliquer. »

« Il se peut que certaines personnes commencent à se lasser, mais dans les médias et pour les spécialistes, la question demeure tout à fait actuelle », assure toutefois Julian Hoerner, spécialiste de la politique européenne à la London School of Economics (LSE).

Au printemps 2016, les conservateurs au pouvoir et l’opposition travailliste avaient fait campagne pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Depuis lors, sans grand enthousiasme, ils ont fait volte-face afin de « respecter la volonté populaire » telle qu’exprimée lors du référendum.

Dans les circonstances, les débats à Westminster ressemblent souvent à ces mêlées qui s’éternisent au rugby, quand les joueurs des deux équipes s’affrontent au corps-à-corps en grimaçant pour gagner un ou deux centimètres… Les partis n’ont aucune envie, pour l’instant, de prendre le genre de risques qui permettrait d’ouvrir le jeu. Les conservateurs veulent garder le pouvoir et les travaillistes semblent heureux de les voir s’empêtrer dans le Brexit.

L’Écosse menace de tenir un deuxième référendum sur son indépendance lorsque le Royaume-Uni aura quitté l’Union européenne. L’autre région qui a voté « Remain » (ceux qui voudraient rester au sein de l’Union européenne), l’Irlande du Nord, partage évidemment une frontière avec la République d’Irlande, qui restera membre de l’UE. La libre circulation entre les deux parties de l’île est au coeur des accords de paix de 1998, qui avaient mis fin à plusieurs décennies de guerre civile entre les républicains et les unionistes, dans le nord. Il serait difficile de garder la frontière ouverte si le Royaume-Uni se retirait du marché unique et de l’union douanière européens. C’est la quadrature du cercle.

De leur côté, l’Angleterre et le pays de Galles se sont prononcés pour le Brexit, quoique la plupart des grandes villes y soient opposées. Jen Patrick, la patronne d’un élevage de moutons du Pembrokeshire, au pays de Galles, est favorable au Brexit parce qu’elle calcule que les règlements de l’Union européenne nuisent à des fermes de taille moyenne comme la sienne. Son fils ne souhaite pas prendre la relève. En Grande-Bretagne, des exploitations agricoles sont souvent achetées par les géants de l’alimentation.

Si vous aimez les ports de pêche pittoresques, n’allez surtout pas à Newhaven, dans le Sussex de l’Est. Le spectacle des 14 derniers bateaux de la flotte, qui s’amarrent à des quais de bois en train de pourrir sur place, est triste à pleurer. La propriétaire de la poissonnerie locale, qui possède quatre de ces bâtiments, est convaincue que l’industrie de la pêche renaîtra une fois affranchie des politiques de l’Union européenne.

 

Les motivations des 52 % de Britanniques qui ont voté pour que leur pays quitte l’Union européenne sont donc variées : elles vont de la volonté de retrouver des pans de souveraineté, dont le contrôle sur l’immigration, à des considérations plus immédiates et liées au gagne-pain des gens. De quelque côté du débat qu’on se trouve, on ne se gêne pas pour parler de gâchis. Les Brexiteers les plus convaincus, dont certains députés et ministres conservateurs, reprochent à Theresa May, la première ministre, et au « secrétaire » du Brexit, David Davis, de manquer de fermeté face à leurs interlocuteurs du continent. Ils refusent de croire leurs propres fonctionnaires quand ces derniers les mettent en garde contre le coût du divorce.

Le prix à payer

Ces purs et durs veulent que leur pays quitte les institutions politiques de l’UE, son « marché unique » (qui assure la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes) et son union douanière (dont les membres n’ont pas le droit de négocier seuls des traités commerciaux). À les entendre, il sera ensuite facile de signer de telles ententes avec les États-Unis, l’Australie, la Chine, les émirats du golfe ou tout autre partenaire alléchant !

De leur côté, les partisans du Remain reprochent aux Brexiteers d’avoir fait l’impasse sur le prix à payer, autrement dit d’avoir trompé l’électorat pendant la campagne référendaire.

Bien malin qui pourrait prédire la nature des relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne lorsque le divorce deviendra officiel, en mars 2019. Le gouvernement de Teresa May, plutôt proche des « hard Brexiteers », veut que le Royaume-Uni sorte du marché unique et de l’union douanière, mais il espère se prévaloir d’un libre-échange à la pièce, notamment pour les services financiers. Les négociateurs européens excluent que les Britanniques puissent garder ainsi le beurre et l’argent du beurre.

Dans cette optique, c’est un « Brexit dur » qui s’annonce, c’est-à-dire une sortie de l’UE sans que soit conclue une nouvelle entente. Sauf que la question irlandaise, ou une complication qu’on n’a pas encore vue venir, pourrait bien forcer tout le monde à mettre de l’eau dans son vin, ou dans sa bière !