Les Européens encore loin du compte après leur accord au forceps sur les migrations

Un nouveau drame est survenu vendredi: trois bébés sont morts et une centaine de personnes sont portées disparues après le naufrage d’un canot pneumatique au large des côtes de la Libye. 
Photo: Louisa Gouliamaki Agence France-Presse Un nouveau drame est survenu vendredi: trois bébés sont morts et une centaine de personnes sont portées disparues après le naufrage d’un canot pneumatique au large des côtes de la Libye. 

Les Européens sont loin d’avoir mis fin aux querelles sur les migrations avec leur accord conclu dans la douleur vendredi à Bruxelles, qui soulève de nombreuses questions sur sa mise en pratique et de sévères critiques de la part d’ONG.

Un nouveau drame survenu vendredi a rappelé les drames humains derrière ces tractations diplomatiques : trois bébés sont morts et une centaine de personnes sont portées disparues après le naufrage d’un canot pneumatique au large des côtes libyennes.

Les pays d’Europe centrale, les plus hostiles à l’accueil de migrants, ont crié victoire à l’issue du sommet bruxellois en soulignant qu’il n’y avait aucune mesure d’accueil obligatoire dans le compromis des 28, que l’Italie avait menacé de bloquer faute d’engagements de solidarité de ses voisins face aux arrivées sur ses côtes.

« L’Italie n’est plus seule », s’est réjoui le chef du gouvernement populiste italien, Giuseppe Conte, après les « conclusions » du sommet approuvées à l’unanimité à 4 h 30 du matin, au bout de neuf heures de tractations tendues.

« C’est un accord pour construire, il ne règle en rien la crise que nous vivons », a reconnu le président français, Emmanuel Macron, tandis que la chancelière allemande, Angela Merkel, a reconnu que les Européens n’étaient « pas encore au bout du chemin ».

« La partie la plus facile »

« Il est beaucoup trop tôt pour parler d’un succès » pour l’UE, a asséné de son côté le président du Conseil européen, Donald Tusk, vendredi. L’accord politique était « en fait la partie la plus facile de la tâche, comparativement à ce qui nous attend sur le terrain, quand nous commencerons à appliquer » les propositions, a-t-il admis.

L’annonce dès vendredi par le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini(extrême droite), que les ports italiens seraient fermés « tout l’été » aux ONG secourant des migrants, est venue illustrer les possibles difficultés qui s’annoncent.

L’accord des 28 propose notamment d’explorer une « nouvelle approche » controversée avec la création de « plateformes de débarquement » de migrants en dehors de l’UE pour dissuader les traversées de la Méditerranée, où les 28 ont appelé les ONG à « ne pas entraver les opérations des garde-côtes libyens ».

« Les seules composantes sur lesquelles les États européens semblent s’être mis d’accord sont, d’une part, le blocage des personnes aux portes de l’Europe […] et, d’autre part, la diabolisation » des ONG faisant du sauvetage en mer, a déploré la responsable des urgences pour MSF, Karline Kleijer.

Pour les migrants secourus dans les eaux européennes, des « centres contrôlés » sont proposés dans le texte — et non « fermés » comme le souhaitait la France —, que les États membres mettraient en place « sur une base volontaire ».

Une distinction y serait faite « rapidement » entre migrants irréguliers à expulser et demandeurs d’asile légitimes, qui pourraient être répartis dans l’UE, mais là aussi « sur une base volontaire ».

« Il est clair que le déplacement des migrants ne pourra pas s’effectuer sans l’accord préalable et le consentement des pays concernés », s’est félicité le premier ministre hongrois, Viktor Orban, estimant que « la Hongrie restera un pays hongrois et ne deviendra pas un pays de migrants ».

C’est un « immense succès », a renchéri son homologue polonais, Mateusz Morawiecki, dont le pays avait comme la Hongrie rejeté les quotas de répartition instaurés provisoirement de 2015 à 2017.

La question se pose désormais de la localisation des « centres contrôlés » évoqués dans le compromis européen. « Des pays ont dit leur disponibilité, pas l’Italie », a rappelé M. Conte, après que le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, a aussi exclu d’en avoir en Autriche.

« La France n’est pas un pays de première arrivée, compte tenu de sa situation, et n’ouvrira pas de centres de ce type », a dit à son tour M. Macron.

L’accord appelle aussi les États membres à « prendre toutes les mesures » internes nécessaires pour éviter les déplacements de migrants entre pays de l’UE, ces « mouvements secondaires » convergeant souvent vers l’Allemagne, où ils sont au coeur du débat politique qui fragilise Angela Merkel.

Les dirigeants des pays de l’UE ont par ailleurs entériné leur aveu d’échec sur la réforme globale du régime d’asile européen, enlisée depuis deux ans, que ce sommet était à l’origine censé débloquer.

Des chercheurs veulent « rationaliser » le débat sur l’immigration

Londres — Quelque 500 universitaires, principalement européens, appellent à une approche plus scientifique des politiques d’immigration dans une lettre publiée dans le quotidien britannique The Guardian vendredi. Ces chercheurs, dont l’économiste français Thomas Piketty ou le directeur de l’Institut Max Planck, Steven Vertovec, réclament « une réunion d’urgence de scientifiques et d’experts pour éclairer la prise de décision politique ». Ils réclament aussi qu’« il soit mis fin à des solutions politiques de court terme et inadaptées qui nous mènent à des crises politiques et humanitaires » et la création d’un « panel international sur la migration et l’asile ». Leur lettre pointe le manque de données fiables, et au-delà du problème des chiffres, souligne qu’« une politique uniforme et basée sur l’idéologie ne fonctionne pas ». Ils relèvent que l’accès rapide au logement, à l’éducation comme au marché du travail améliore l’intégration des migrants et des demandeurs d’asile dans les pays d’accueil, en plus de réduire les inégalités.