Nouvelle polémique sur le voile en France

Maryam Pougetoux brise «un tabou» et pratique «une émancipation vestimentaire», selon l’historienne Valentine Zuber.
Photo: Agence France-Presse Maryam Pougetoux brise «un tabou» et pratique «une émancipation vestimentaire», selon l’historienne Valentine Zuber.

En pleine commémoration des 50 ans de Mai 68, le contraste ne pouvait pas être plus détonnant. Lorsque, le 12 mai dernier, Maryam Pougetoux s’est présentée voilée dans une rue de Paris pour répondre aux questions des journalistes de la chaîne de télévision M6, la stupéfaction fut complète. Car cette jeune fille dans la vingtaine portant le hidjab n’était nulle autre que la porte-parole de la section de l’université Paris-IV de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF). Oui, l’UNEF, ce grand symbole de Mai 68, dirigée à l’époque par le gauchiste Jacques Sauvageot qui fut arrêté le 3 mai 1968 et devint l’un des principaux leaders de la révolte aux côtés d’Alain Geismar et Daniel Cohn-Bendit.

De Sauvageot à Pougetoux, le gauchisme serait-il soluble dans l’islamisme ? C’est la question que se sont posée, éberlués, les anciens dirigeants de ce syndicat aujourd’hui en perte de vitesse mais qui fut longtemps considéré comme l’école des cadres du Parti socialiste. « Ce qui se passe aujourd’hui est grave, a déclaré l’ancien président de l’UNEF, le socialiste Bruno Julliard, premier adjoint d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris. Voir qu’une présidente de section locale de l’UNEF porte le voile […] ça me tord le ventre. Ce n’est pas supportable. »

Pour l’ancien président du syndicat de gauche, « quoi qu’elle en pense, son voile est le signe d’une bigoterie patriarcale et sexiste en contradiction avec les combats féministes que l’UNEF a toujours portés. […] Ce voile, et plus encore les discours pour le défendre, ce sont des décennies de combat pour l’émancipation des femmes piétinées ».

Un signe de soumission

Pas plus tard qu’en 2013, l’UNEF n’avait-elle pas associé le port du voile à une « pratique qui enferme les femmes dans une situation de soumission par rapport aux hommes » ? La réaction ne s’est pas fait attendre non plus de la part de l’ancien député socialiste et ex-cadre de l’UNEF Julien Dray. « Qu’une adhérente du syndicat décide de porter le voile […], je peux l’admettre […] mais qu’elle devienne porte-parole, cela n’est pas possible », a-t-il écrit sur sa page Facebook.

Des propos aussitôt qualifiés d’« islamophobes » par la direction du syndicat étudiant, qui assume totalement sa rupture avec l’orientation historique de l’UNEF. « Qui suis-je pour interdire, ou imposer à des gens ma conviction ? Du moment qu’ils ne font pas de prosélytisme », a déclaré la présidente Lilâ Le Bas.

Mais pour nombre de politiques, le port du voile islamique est en lui-même une forme de prosélytisme. C’est ce qu’affirme la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les hommes et les femmes, Marlène Schiappa, selon qui ce voile est en soi « une forme de promotion de l’islam politique ».

Même si pour les anciens syndicalistes étudiants la surprise semble totale, le virage de l’UNEF daterait de 2013, alors qu’accéda à la présidence de l’UNEF William Martinet, aujourd’hui militant de La France insoumise dirigée par Jean-Luc Mélenchon. C’est sous sa présidence que commencèrent à se tenir des réunions non mixtes interdites aux hommes ou aux « Blancs ». Plusieurs pointent du doigt les listes communes que présentent aux élections certaines associations locales de l’UNEF avec les Étudiants musulmans de France (EMF). L’EMF est pourtant considérée comme une association « partenaire » de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), elle-même connue pour ses liens avec les Frères musulmans.

Signe de son influence grandissante, l’EMF a récemment recueilli 20 % des voix aux élections étudiantes de l’Université d’Orléans. Il faut dire que son sigle était plus que discret sur le tract intitulé « Active ta fac » invitant les étudiants à voter pour elle. On y voyait une étudiante chevelure au vent, alors que sur le site de l’EMF, la plupart des jeunes filles sont voilées.

Interdit d’interdire ?

La polémique est remontée jusqu’au ministère de l’Intérieur, qui est aussi en France responsable des cultes. Son ministre, Gérard Collomb, voit dans cette polémique « un combat culturel au sein des jeunes musulmans. Est-ce que finalement l’islam, c’est un islam qui veut converger avec la culture française ? » s’est-il interrogé sur la chaîne BFMTV. L’ancien maire de Lyon voit dans la critique du voile islamique « un grand débat culturel pour qu’il y ait un islam moderne qui s’oppose à l’islam régressif ».

Selon l’historienne Valentine Zuber, directrice d’études à l’École pratique des hautes études en sciences sociales, Maryam Pougetoux brise plutôt « un tabou » et pratique ce qu’elle appelle « une émancipation vestimentaire ». Dans l’hebdomadaire protestant Réforme, la chercheuse se félicite que l’étudiante « pousse le plus loin possible la logique de Mai 68 : il est interdit d’interdire ». Dans sa chronique quotidienne à Europe 1, le philosophe Raphaël Enthoven y est allé lui aussi d’une charge contre l’islamophobie.

Une charge à laquelle Renaud Dély répondait dans l’hebdomadaire Marianne en affirmant que « le hidjab n’est pas un bout de tissu neutre. C’est un symbole de l’islam politique. Il est brandi depuis la révolution iranienne de 1979 par les extrémistes qui veulent que cette religion prenne en main la sphère publique et régente l’ordre temporel ».

Le hasard a voulu que cette polémique survienne au moment où le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, adressait aux écoles un guide pratique destiné à encadrer les pratiques scolaires en matière de laïcité. On peut y lire que « la laïcité interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers. La loi démocratique prime les lois religieuses ».

Étrangement, depuis sa distribution, le guide n’a pratiquement pas suscité de critiques. Peut-être parce que, si les Français aiment bien s’écharper sur les grands principes, ils conservent une pratique de la laïcité beaucoup plus consensuelle, notamment à l’école.

« Vade-mecum » de la laïcité scolaire

Le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, vient de distribuer à toutes les écoles un guide pratique destiné à assurer le respect de la laïcité. Voici quelques mesures que préconise ce manuel de 83 pages validé par un Conseil des sages.

L’interdiction du port de signes religieux inscrit dans la loi peut comprendre le port d’un bandana ou d’une jupe longue dans la mesure où ils sont considérés par l’élève comme un signe d’appartenance religieuse.

Se rend passible de sanctions tout agent qui refuserait pour des motifs religieux de serrer la main à un collègue ou d’un usager sous prétexte que c’est une femme.

Les parents qui accompagnent une sortie scolaire peuvent porter un signe religieux en autant qu’ils s’abstiennent de tout prosélytisme.

Aucun élève ne peut refuser de participer à une activité scolaire au motif qu’elle serait contraire à ses convictions religieuses. Cela inclut les cours d’histoire, les activités physiques et les visites de sites historiques ou religieux.

Les établissements sont incités à vérifier les certificats médicaux dits de complaisance dispensant d’une activité sportive qui pourraient avoir été accordés pour des motifs religieux.

Si une dispense peut être accordée à un élève pour une grande fête religieuse, une absence prolongée à un cours ne peut l’être, même pour cause de jeûne prolongé.