Espagne: Rajoy chassé, le socialiste Sánchez prend le pouvoir

Pedro Sánchez (à gauche) serre la main de Mariano Rajoy.
Photo: Pierre Phillipe Marcou Pool via Associated Press Pedro Sánchez (à gauche) serre la main de Mariano Rajoy.

Avec l’appui d’une majorité hétéroclite lui promettant un mandat compliqué, le socialiste Pedro Sánchez est devenu vendredi chef du gouvernement espagnol en poussant vers la sortie le conservateur Mariano Rajoy, coulé par un scandale de corruption.

Promoteur d’une motion de censure déposée au lendemain de l’annonce de la condamnation du Parti populaire de M. Rajoy dans un mégaprocès pour corruption, M. Sánchez a été investi automatiquement par le Parlement à la suite du vote de cette motion renversant son rival.

Le décret entérinant sa nomination a été signé vendredi par le roi Felipe VI, devant lequel il doit prêter serment samedi à onze heures.

Lors de sa première prise de parole après le vote, cet ancien professeur d’économie surnommé « le beau mec » a promis d’aborder avec « humilité tous les défis auxquels le pays fait face » en citant en particulier « l’urgence sociale » alors que le chômage et la précarité minent toujours l’Espagne, malgré l’insolente reprise économique.

À 46 ans, M. Sánchez tient enfin sa revanche après deux défaites électorales successives qui lui ont valu d’être débarqué de la direction de sa formation en 2016, avant d’être remis en selle par les militants l’année dernière.

Page d’histoire

Avec l’arrivée au pouvoir du socialiste, une nouvelle page de l’histoire politique espagnole va s’ouvrir. En poste depuis décembre 2011, M. Rajoy, 63 ans, avait survécu à plusieurs crises majeures, de la récession à la tentative de sécession de la Catalogne en passant par les mois de blocage politique en 2016.

Mais pas au vote de vendredi adopté à une majorité de 180 députés qui a fait du conservateur le premier chef de gouvernement victime d’une motion de censure depuis le rétablissement de la démocratie espagnole.

« Oui, c’est possible », ont lancé des députés du parti de la gauche radicale Podemos en saluant sa chute tandis que leur chef, Pablo Iglesias, embrassait M. Sánchez.

La grande question qui se pose désormais concerne la capacité de M. Sánchez à gouverner avec une majorité hétéroclite allant de Podemos aux indépendantistes catalans et aux nationalistes basques du PNV. Selon Fernando Vallespin, politologue à l’Université autonome de Madrid, il ne pourra faire voter que les mesures « lui permettant d’obtenir une majorité facile ».

Ses alliés de circonstance ont tous souligné que leur vote contre Rajoy n’était pas un chèque en blanc et Podemos a notamment déjà réclamé d’entrer au gouvernement.

M. Sánchez va entrer au gouvernement « par la porte de derrière », a raillé Rafael Hernando, patron des députés conservateurs.

La question catalane

Afin de convaincre le PNV, M. Sánchez avait dû assurer qu’il ne toucherait pas au budget du gouvernement Rajoy qui prévoit des largesses financières pour le Pays basque. Il a en outre promis aux indépendantistes catalans qu’il essaierait de « jeter des ponts pour dialoguer » avec le gouvernement régional de Quim Torra.

Après six ans au pouvoir, le sort de M. Rajoy s’est joué en à peine une semaine depuis le dépôt vendredi par le PSOE de sa motion de censure au lendemain de la condamnation du PP pour avoir bénéficié de fonds obtenus illégalement. L’affaire de trop pour M. Rajoy, dont le parti est empêtré dans plusieurs scandales.

Les juges ont conclu à l’existence d’un « authentique système de corruption institutionnelle » entre le PP et un groupe privé ainsi qu’à l’existence d’une « caisse noire » au sein du PP. Ils ont de plus mis en doute la crédibilité de M. Rajoy, qui avait nié l’existence de cette comptabilité parallèle devant le tribunal.

« Il fallait que Rajoy quitte son parti maintenant, avec toute la corruption qu’il a accumulée, nous avions besoin d’un changement », s’est félicité Mari Ángeles Suárez, retraitée de 65 ans.

Levée de la tutelle en Catalogne

Barcelone — Le nouveau gouvernement indépendantiste de Catalogne, présidé par Quim Torra, prendra ses fonctions samedi, a annoncé vendredi la présidence catalane, ce qui entraînera automatiquement la levée de la tutelle imposée à cette région d’Espagne après sa tentative de sécession. Le chef du gouvernement sortant, Mariano Rajoy, avant d’être renversé vendredi, avait donné son feu vert à l’entrée en fonction de la nouvelle équipe, qui n’inclut plus de « ministres » incarcérés ou exilés. D’autre part, le Parquet allemand a demandé vendredi l’extradition de Carles Puigdemont vers l’Espagne, qui veut le juger pour rébellion et détournement de fonds à la suite de sa tentative avortée de déclaration d’indépendance. La décision finale doit toutefois revenir au tribunal compétent du Schleswig-Holstein, dans le nord du pays, qui s’est montré jusqu’ici très sceptique sur la validité de ces chefs d’accusation au regard du droit allemand.