L’Italie à l’aube d’une nouvelle crise politique

Le chef désigné du gouvernement italien, Giuseppe Conte, a renoncé dimanche soir à être premier ministre.
Photo: Vincenzo Pinto Agence France-Presse Le chef désigné du gouvernement italien, Giuseppe Conte, a renoncé dimanche soir à être premier ministre.

Après des mois de pénibles négociations en vue de former un gouvernement de coalition, l’Italie est en voie de retourner à la case départ. Le chef désigné du gouvernement italien, Giuseppe Conte, a renoncé dimanche soir à être premier ministre, après que le président, Sergio Mattarella, eut refusé de nommer un ministre des Finances eurosceptique, comme le réclamaient les chefs de la coalition populiste formée du Mouvement 5 étoiles (M5S) et de la Ligue.

Ce départ ouvre la voie à une nouvelle crise politique, ainsi qu’à une crise économique sans précédent dans la troisième puissance de la zone euro, qui compte 70 millions d’habitants.

Dimanche soir, M. Conte a présenté une liste de noms pour son gouvernement, mais il s’est heurté au refus du président de nommer Paolo Savona, un économiste eurosceptique, à la tête du ministère de l’Économie et des Finances. « J’ai remis le mandat qui m’avait été confié par le président Mattarella pour former le gouvernement du changement », a brièvement déclaré dimanche soir M. Conte.

Le président a refusé de plier devant ce qu’il considère comme un « diktat » des partis politiques, contraire, selon lui, aux intérêts de l’Italie. « J’ai facilité de toutes les manières la tentative d’arriver à un gouvernement », a déclaré dimanche soir devant la presse M. Mattarella, après le renoncement de Guiseppe Conte.

« On voyait venir le conflit, souligne le spécialiste en politique européenne Frédéric Mérand. Avec un ministre des Finances hostile à l’Union européenne, l’Italie ne serait pas capable de respecter ses engagements européens. Mattarella avait dit qu’il donnerait une fin de non-recevoir à cela. »

« J’ai demandé pour ce ministère un représentant politique de la majorité cohérent avec l’accord de programme […] qui ne soit pas vu comme le soutien à une ligne qui pourrait provoquer la sortie inévitable de l’Italie de l’euro », a d’ailleurs déclaré ce dernier dimanche.

Sa décision a provoqué l’ire de Luigi Di Maio, chef du parti antisystème M5S, et de Matteo Salvini, patron de la Ligue, un parti d’extrême droite, qui défendaient tous deux la nomination de Paolo Savona.

« Soit on peut bien travailler pour redonner un avenir à ce pays et à nos enfants, ou alors, en démocratie — si on est encore en démocratie —, il n’y a plus qu’une chose à faire : rendre la parole aux Italiens », a déclaré dimanche soir M. Salvini, avant même la renonciation de M. Conte.

Pour M. Di Maio, ce refus est « incompréhensible ». « Disons-le clairement, qu’il est inutile d’aller voter, puisque les gouvernements ce sont les agences de notation, les lobbys financier et bancaire qui les font. Toujours les mêmes », a-t-il lancé dans un message vidéo sur sa page Facebook.

« La crise grecque exposant 10 »

Selon M. Mérand, un ministre des Finances qui aurait mis en oeuvre les propositions de la coalition aurait provoqué une crise budgétaire « très importante », étant donné que le programme des deux mouvements prévoit des dépenses « extrêmement élevées avec une réduction des recettes ».

« C’est vraiment une combinaison toxique, explique le directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Aucun économiste ne pense que c’est possible de faire les deux en même temps. »

Rappelons qu’il a fallu près de trois mois aux partis avant de parvenir à une entente de coalition. « Le M5S et la Ligue, pour arriver à un accord, n’ont fait aucun compromis. Ils ont combiné la priorité du M5S d’augmenter les dépenses avec celle de la Ligue de diminuer les impôts. Cette entente aboutit à une perspective de déficit considérable dans le contexte où la dette est déjà énorme », rappelle M. Mérand. Celle-ci s’élève à 132 % du PIB italien.

« On pourrait se retrouver avec une crise grecque exposant 10 », anticipe M. Mérand, car, contrairement à ce pays qui a vécu une grave crise économique dès 2008, l’Italie est un pays « beaucoup plus populeux et riche ».

Les marchés et les partenaires européens de l’Italie s’inquiètent, étant donné que le pays est l’un des plus fragiles de la zone euro, poursuit l’expert. Déjà la semaine dernière, les milieux financiers se montraient nerveux.

Nouvelle campagne électorale

Peu après la démission de Giuseppe Conte, le président Mattarella a convoqué lundi Carlo Cottarelli, un économiste et ancien fonctionnaire du Fonds monétaire international (FMI), pour, selon toute vraisemblance, le charger de former un « gouvernement du président » qui devra préparer de nouvelles élections.

La tenue d’un nouveau scrutin devrait causer « un soupir de soulagement chez les partenaires européens qui ont peur du M5S et de la Ligue », selon le professeur de sciences politiques, puisqu’il reporte à plus tard la crise.

« Mais ça pourrait l’empirer » dans l’éventualité où les populistes l’emportent plus fermement, prévient M. Mérand. « Si c’est le cas, ce serait très difficile pour le président de la république de refuser à nouveau de nommer le gouvernement. »

Selon le politologue Marc Lazar, interviewé par Le Devoir pendant les élections tenues en mars, la Ligue et le M5S sont en train de transformer la politique italienne, avec l’objectif de devenir les deux principaux partis, reprenant l’espace qu’occupaient avant eux les partis traditionnels de Matteo Renzi et de Silvio Berlusconi.

Âgé de 64 ans, M. Cottarelli s’est vu attribuer le surnom de « M. Ciseaux » quand il a été chargé de la révision des dépenses publiques par le gouvernement d’Enrico Letta (centre gauche) en 2013.

Il est depuis 2017 directeur de l’Observatoire des comptes publics, et a multiplié à ce titre les mises en garde sur le coût économique du programme de gouvernement signé par le M5S et la Ligue.

Sa désignation, selon toute vraisemblance, au poste de chef du gouvernement a attiré les foudres des deux forces politiques, qui ont dénoncé dès dimanche soir la mainmise des « lobbys » de la finance et des grandes banques.

« Un Monsieur Personne qui représente la finance internationale », a dit Matteo Salvini.

« Il est un de ces experts donneurs de leçons qui nous ont accablés en taillant dans la santé, l’éducation, l’agriculture », a de son côté lancé Luigi Di Maio.