Place aux «gitans de l’eau» à Londres

À Londres, un site d’amarrage permanent peut facilement coûter 12 000 livres sterling par année.
Photo: Claude Lévesque À Londres, un site d’amarrage permanent peut facilement coûter 12 000 livres sterling par année.

Près d’une centaine de kilomètres de canaux traversent la ville de Londres. D’abord consacrés au transport des marchandises, ces ouvrages ont ensuite servi à la navigation de plaisance avant de devenir, pour de plus en plus de gens, une solution à la crise du logement.

À l’abri d’une circulation automobile folle, une promenade le long des anciens chemins de halage permet de découvrir, au milieu des canards et des cygnes, des quartiers qu’on ne fréquenterait pas autrement. Ceux-ci vont du très huppé au semi-rural en passant par des zones industrielles en voie d’embourgeoisement. La découverte ne doit pas s’arrêter au bâti, car rien n’interdit d’engager la conversation avec les occupants de ces péniches étroites justement appelées narrowboats, qui s’alignent le long des rives, amarrées en double file dans les secteurs les plus convoités. Cette population « flottante » gagne à être connue.

« Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une communauté dans le sens où nous partagerions toutes nos valeurs ou les mêmes buts dans la vie, mais il est certain qu’on se fait des amis. Une règle non écrite dit que vous pouvez frapper à la porte de votre voisin si vous avez besoin d’aide », explique Katharine Pearson, une femme dans la trentaine qui a adopté ce style de vie il y aura bientôt un an.

Il est difficile d’établir le nombre exact de ces semi-nomades, qu’on surnomme parfois les « gitans de l’eau ». Plus de 10 000 péniches « résidentielles » circulent sur les canaux de Londres. La majorité de leurs occupants en ont fait leur principal, sinon leur unique, logis. Plus de la moitié sont obligés de changer de point d’amarrage toutes les deux semaines parce qu’ils ne peuvent pas, ou ne veulent pas, débourser les 12 000 livres sterling par an (l’équivalent du loyer d’un petit appartement) qui leur donneraient droit à un site permanent.

La plupart des embarcations, dont le prix moyen se situe autour de 50 000 livres, sont modestes ; plusieurs sont déglinguées mais présentent de belles touches artistiques ; presque toutes portent sur le toit un vélo et quelques bricoles, souvent du bois ramassé sur la rive, parfois un panneau solaire. Elles sont affublées de tous les noms imaginables, allant de Muffin à Romeo et Juliette en passant par l’incontournable Noah’s Arch.

Une solution à la crise du logement

J’ai rencontré Katharine Pearson fin janvier, alors qu’elle aidait ses voisins du moment à s’amarrer en double file dans le Regent’s Canal, la pièce maîtresse du réseau, à mi-chemin entre la gare King’s Cross et les écluses de Camden. Fonctionnaire municipale, passionnée de littérature, elle a perdu l’été dernier le logement subventionné qu’elle occupait avec sa partenaire et les deux jeunes enfants de cette dernière.

« Nous n’avions pas les moyens de louer ou d’acheter un appartement dans la capitale », dit-elle. Elle a vu une solution à son problème en se promenant le long du canal. Elle a ensuite trouvé son bateau sur Internet. Katharine n’avait aucune expérience de la navigation, mais elle connaissait quelques personnes qui en avaient.

Photo: Claude Lévesque Les embarcations portent souvent sur le toit un vélo, des bricoles, du bois ramassé sur la rive.

En règle générale, les « gitans de l’eau » sont assez jeunes. Les femmes sont bien représentées. Montana, la jeune vingtaine, se débat avec deux copines pour amarrer convenablement le bateau que de forts vents poussent dans la mauvaise direction. Une dizaine de mètres plus loin, une autre embarcation s’est carrément posée en travers du canal : ses propriétaires auront du mal à la sortir de ce mauvais pas. Les trois jeunes femmes font depuis deux semaines l’essai du bateau qu’un ami leur a prêté pendant ses vacances. Montana songe à s’en procurer un pour y vivre.

Hannah Anketell est photographe. Elle travaille dans le centre de Londres. Quand je l’ai rencontrée, en hiver elle aussi, elle faisait, avec sa mère et deux amis, l’essai d’un bateau de 40 pieds qu’elle avait l’intention d’acheter. Elle se propose de vivre seule dans sa péniche « parce que les logements ne sont plus abordables à Londres ».

En une décennie, les prix ont presque doublé dans la capitale britannique. Un appartement d’une seule chambre à coucher coûte facilement un demi-million de livres. Il est à peu près impossible de payer moins de 700 livres par mois pour vivre dans une simple chambre en partageant la cuisine et la salle de bains avec trois ou quatre personnes.

Ian rentre d’Écosse où il a passé Noël parce qu’il a de la famille dans cette région. Il possède une belle péniche, un peu plus large que la plupart des narrowboats. Il vit sur ce bateau qu’il a acheté il y a deux ans et demi après avoir été « forcé » de vendre sa maison. Il travaille à Londres dans les technologies de l’information. Il possède un poêle au charbon qui fait moins de fumée qu’un poêle à bois, mais qui produit plus de CO2. Il arrive que des riverains se plaignent de la « pollution » produite par les petits bateaux. « Mais que dire de ces nouvelles tours d’habitation qui bloquent le soleil et qui tuent tous les poissons ? » rétorque-t-il en montrant les hauts immeubles qui ont poussé dans le quartier Mile End.

Le River Canal Trust, l’organisme sans but lucratif responsable des quelque 2000 miles de canaux et de cours d’eau navigables de la Grande-Bretagne, fait de son mieux pour arbitrer les conflits. Les deux jeunes bénévoles que j’ai rencontrés sur un chemin de halage ne semblaient pas craindre une nouvelle source de pollution. Au contraire, ils ont vanté la qualité de l’eau, ajoutant que les nids construits sous les ponts ont transformé les canaux en autoroutes pour les abeilles en voie d’extinction !

Photo: Claude Lévesque De nouvelles perspectives s’ouvrent quand on devient un gitan de l’eau.

Hannah Anketel et ses amis venaient de franchir un étroit tunnel non éclairé long de près de 1 mille quand elles ont amarré leur péniche près de King’s Cross. Le Regent’s Canal, construit au début du XIXe siècle, compte deux de ces souterrains pour bateaux. Les points d’entrée ressemblent aux portes de l’enfer.

« Ce n’est pas si difficile de manoeuvrer le bateau. Au début, on zigzague et c’est un peu épeurant, affirme Katharine Pearson. Heureusement, nous avons rencontré un navigateur expérimenté qui nous a donné quatre heures de son temps. Tout ce que nous avons pu lui offrir pour le mal qu’il s’est donné, c’est du macaroni au fromage. Mais il ne voulait rien en retour. »

« Nous avons rencontré des gens formidables dès le début, poursuit-elle. Nous sommes devenus amis avec des Brésiliens amateurs de musique et de grillades. Nous devons nous revoir l’été prochain. Je n’aurais pas vécu ce genre d’expérience si j’avais habité dans un flat. Cela compense amplement les ennuis mécaniques. »

Un mode de vie

« Il faut se déplacer souvent, charger du charbon et apprendre toutes sortes de choses, ajoute Katharine Pearson. Je considère que ce mode de vie est honnête en ce sens que vous devez absolument résoudre tous les problèmes sans tarder. Les défis peuvent cependant se transformer en expériences agréables », ajoute-t-elle.

Chez les gens qui habitent sur l’eau, il y a une maxime qui dit : le plus beau jour, c’est quand tu achètes ton bateau… mais aussi quand tu le vends. De nouvelles perspectives s’ouvrent quand on devient un gitan de l’eau. Mais les nombreuses difficultés finissent par peser lourd. Aux problèmes techniques s’ajoutent des complications quand vient le temps de voter, d’inscrire les enfants à l’école, de prendre son courrier, etc.

L’hiver dernier a été rigoureux au Royaume-Uni. Les habitants des canaux se sont souvent cloîtrés dans leurs embarcations comme dans des tanières à cause du froid. Little Venice, un carrefour aquatique plutôt enchanteur dans l’ouest de la ville, a même gelé en partie pendant quelques jours en mars.

Londres n’est pas Venise, mais arrivent quelques rayons de soleil et ses canaux reprennent vie joyeusement.