La fin de l’insularité en Corse?

Des touristes marchant dans les rues d’Ajaccio le 27 juillet 2017. Deux bateaux de croisière contenant au total quelque 5800 personnes avaient accosté au port de la ville dans la journée.
Photo: Pascal Pochard-Casa-Bianca Agence France-Presse Des touristes marchant dans les rues d’Ajaccio le 27 juillet 2017. Deux bateaux de croisière contenant au total quelque 5800 personnes avaient accosté au port de la ville dans la journée.

Ne cherchez pas, il n’y en a pas. C’est au bout de quelques jours que l’on se rend à l’évidence : il n’y a pas de McDonald’s en Corse ! Sur les 1400 restaurants que la chaîne américaine compte dans l’hexagone, on n’en trouve aucun dans l’île de Beauté.

Posez la question au premier venu et il vous dira que, si la Corse a été préservée à ce point, c’est grâce aux centaines d’attentats qu’a connus l’île jusqu’à ce que le Front de libération nationale de la Corse (FLNC) dépose les armes en 2014. Bon nombre de ces attentats visaient de riches villas et des infrastructures touristiques.

Mais cette époque est bel et bien terminée. Depuis dix ans, la Corse est en effet la région de France qui accueille le plus de nouveaux arrivants. Ce sont en majorité des « pinzuti » (pointus). Car c’est ainsi que dans l’île on nomme les Français depuis l’époque où les militaires portaient le tricorne.

La spéculation immobilière fait monter les prix, et les Corses qui reviennent au pays ne peuvent même plus se payer de maison

 

La pression démographique

« Ça se construit partout, dit le militant indépendantiste Pierre Poggioli auteur de plusieurs livres sur la Corse. Il suffit de partir quelques mois pour découvrir au retour de nouvelles grues et de nouvelles villas souvent élevées sur des terrains interdits à la construction. Ici, 30 % des résidences sont vides la majeure partie de l’année. Nous sommes en train de devenir une sorte d’arrière-cour pour les Européens du Nord qui viennent s’acheter du soleil. »

La métamorphose est particulièrement évidente dans de petites villes comme Porto Vecchio, au sud de l’île, où la pression touristique est forte. Les Corses reprochent notamment à Emmanuel Macron d’avoir fait voter une loi en 2015, alors qu’il était ministre de l’Économie, qui interdit la destruction de certaines constructions pourtant érigées illégalement en zone rurale ou trop près du littoral.

Avec une croissance démographique de 5,3 %, la population corse croît en moyenne deux fois plus rapidement qu’ailleurs en France. Que ce soit à cause de l’afflux de nouvelles populations, des constructions sauvages ou des achats de propriétés par des gens venus de l’extérieur, « on craint d’être submergés et de voir notre île défigurée », dit Ange Chiodi, président du syndicat autonomiste étudiant Cunsulta di a Ghjuventù Corsa. Alors que la population a déjà doublé en 50 ans, le nouvel essor du tourisme fait craindre le pire.

« La spéculation immobilière fait monter les prix, et les Corses qui reviennent au pays ne peuvent même plus se payer de maison », dit Poggioli. C’est pourquoi les nouveaux élus nationalistes réclament l’interdiction d’acquérir une propriété dans l’île si on n’y réside pas depuis plus de cinq ans. Une revendication pour l’instant repoussée du revers de la main par le président Emmanuel Macron.

« L’île a le solde migratoire le plus important de France, dit le président du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni. Nous avons une vision ouverte de l’intégration, mais il nous faut des outils pour contrôler cet afflux. »

Tensions ethniques

Parmi ces nouveaux arrivants, la Corse compte dorénavant une importante minorité maghrébine, surtout composée de Marocains, estimée à 50 000 personnes. En proportion, c’est plus que sur le continent, estime le politologue Jérôme Fourquet (La nouvelle question corse, éd. de l’Aube) selon qui, « en Corse comme ailleurs en France, une partie de cette population est travaillée par des courants islamiques conservateurs, voire radicaux ».

Depuis quelques années, les frictions ont été nombreuses. Sur les hauteurs d’Ajaccio, les jeunes qui traînent aux pieds des petits immeubles proprets de trois ou cinq étages de la cité des Jardins de l’empereur jouent paisiblement au soccer. Rien à voir avec les gigantesques barres des banlieues de Lyon ou de Paris. Pourtant, lors du réveillon de Noël 2015, plusieurs dizaines de jeunes armés de barres de fer et de battes de baseball y ont tendu un guet-apens aux pompiers, blessant deux d’entre eux ainsi qu’un policier. La réaction n’a pas tardé. Aux « Sales Corses, cassez-vous ! » a répondu une manifestation violente où des voitures et un restaurant arabe ont été endommagés. « Arabi Fora ! » (Les Arabes dehors) scandaient certains manifestants. Un slogan que l’on retrouve aussi peint sur plusieurs murs d’Ajaccio et de Bastia.

En août 2016, en pleine polémique sur le burkini, les esprits se sont à nouveau enflammés dans le village de Sisco, au nord de Bastia. Selon le procureur, l’incident a commencé lorsque des baigneurs musulmans, comprenant des femmes voilées (mais pas en burkini), ont voulu « s’approprier » une petite crique en affichant un panneau d’interdiction et en lapidant ceux qui s’approchaient de trop près. Une cinquantaine de villageois sont accourus mettant le feu aux voitures des baigneurs. Une manifestation affichant des slogans anti-arabes a eu lieu à Bastia, où habitait la famille.

Ce n’est pas d’hier pourtant que des Maghrébins vivent en Corse, dit Poggioli. « Dans les années 1960, des colons algériens installés dans l’île ont commencé à faire venir des milliers de travailleurs exploités. Aujourd’hui, nous avons donc une importante population maghrébine. Se cantonnera-t-elle à une vie normale ou basculera-t-elle dans le salafisme ? Verrons-nous apparaître des ghettos comme en Seine-Saint-Denis ? Ce sont des questions qui inquiètent les Corses. »

Jusqu’aux années 1950, la Corse était en effet une terre d’émigration, rappelle la sociologue Marie Peretti-Ndiaye dans une étude qui balaie l’idée d’un racisme spécifiquement corse (Le racisme en Corse, éd. Albania). Selon elle, ces tensions ponctuelles ne sont pas différentes en Corse de celles que l’on peut voir ailleurs en France.

Pour le leader nationaliste Jean-Guy Talamoni, les événements qui ont fait la manchette depuis deux ans relevaient clairement d’une forme de « provocation ». Historiquement, dit-il, les Corses ont intégré des étrangers venus de partout. Parmi les grandes familles de l’île, on compte en effet des Stuart venus d’Écosse et installés ici depuis le XVIIIe siècle.

« Mais l’intégration était plus facile à l’époque où toute la population parlait le corse, dit-il. Aujourd’hui, c’est plus compliqué. Dans les écoles bilingues, on ne trouve que des Corses de souche. Ça ressemble parfois à une forme de ghetto. » À l’opposé, le linguiste Jean-Michel Géa constate que les Marocains de l’île pratiquent « une endogamie plus forte qu’en France. La transmission de la langue s’étend à la 3e génération. Plus que partout ailleurs sur le continent ». Bref, on ne se mélange guère.

Pour Ange Chiodi, ces frictions identitaires expriment d’abord un fort sentiment de dépossession. « Je connais des diplômés en langue corse que l’on envoie travailler à Lille alors qu’on manque de professeurs dans l’île. En quelques années, notre île a beaucoup changé. » Pour lui, l’intégration ne sera jamais facile tant que « les Corses auront l’impression qu’on ne tient pas compte de leur spécificité ».