Des bombes à l’exercice du pouvoir en Corse

Une famille déploie le drapeau corse à la fenêtre de son logement à Bastia. C’était lors de la visite du président Emmanuel Macron en février dernier.
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse Une famille déploie le drapeau corse à la fenêtre de son logement à Bastia. C’était lors de la visite du président Emmanuel Macron en février dernier.

Emmanuel Macron est favorable à une mention de la Corse dans la Constitution. Mais l’ouverture du président de la France ne va pas aussi loin que le souhaitent les nationalistes corses. Premier d’une série de trois textes.

Pierre Poggioli était dans sa voiture devant le lycée Laetitia Bonaparte à Ajaccio lorsque, le 18 juillet 1994, une moto surgit de nulle part. Un tireur casqué lui logea une balle dans la jambe et une autre dans le bras avant de prendre la fuite. Poggioli ne s’en tirera qu’après 36 heures d’opération. C’était l’époque noire du nationalisme corse traversé par de violentes luttes intestines qui firent des dizaines de morts. Un épisode qu’évoque La vie violente, de Thierry de Peretti, un film que Poggioli a toujours refusé de voir !

« Ces souvenirs sont encore trop vivaces. Heureusement, on n’en est plus là », dit ce militant de la première heure qui a traversé toutes les étapes de l’histoire du nationalisme corse. Étudiant à Nice dans les années 1960, il participa aux premiers mouvements régionalistes. En 1974, il sera parmi les fondateurs du Front de libération nationale corse (FLNC) qui, à l’occasion de ses célèbres « nuits bleues », commettra des centaines d’attentats sur les territoires corse, français et italien avant l’arrêt des hostilités en 2014.

« Il est encore un peu tôt pour tirer les leçons de cette époque, croit-il. Mais on a compris que la violence ne nous faisait plus avancer. Les Basques et les Irlandais avaient déposé les armes. Et puis surtout, il n’était pas question d’être confondus avec les terroristes islamistes. »

C’est l’arrêt de ces violences, précipité par l’assassinat du préfet Érignac en 1998, qui a permis l’alliance entre les autonomistes majoritaires de Femu a Corsica (Faisons la Corse), dirigé par Gilles Simeoni, et les indépendantistes minoritaires de Corsica libera, dirigé par Jean-Guy Talamoni. Les résultats ne tarderont pas à se faire sentir. Après une première victoire aux élections territoriales de décembre 2015, l’alliance nationaliste a fait élire trois députés sur quatre aux élections législatives, puis remporté la majorité absolue des voix (57 %) en décembre dernier alors que se créait la nouvelle collectivité corse fusionnant l’ancienne région et les deux départements de haute et Basse-Corse.

Pour les nationalistes, cette élection pourrait faire penser à celle du Parti québécois en 1976. « Nous sommes les continuateurs et les héritiers d’un demi-siècle de combat et d’une histoire forte qui porte beaucoup d’aspects douloureux et dont nous sommes responsables », dit Gilles Simeoni rencontré à Bastia. Le président du conseil exécutif de Corse fait remarquer à ses visiteurs que, dans son bureau, entre les drapeaux corse et européen, celui de la France brille par son absence.

Une « révolution culturelle »

« Il nous faut transformer, dit-il, une société corse qui a été sous-développée, largement privée de démocratie et niée dans son identité en une société démocratique développée économiquement et forte de sa langue et de sa culture. Ça ne se fera pas en quelques années. Il nous faut aussi passer d’une logique d’opposition et de résistance à celle de l’exercice des responsabilités, sans pour autant abandonner notre combat. Cette culture politique est nouvelle pour nous. C’est une véritable révolution culturelle. »

Gilles Simeoni se souvient que son père, Edmond, véritable fondateur du nationalisme corse, lui racontait que, dans les années 1960, les habitants fermaient leurs volets lorsqu’il visitait les villages. Les nationalistes se battaient à l’époque contre le clanisme qui permettait à quelques grandes familles de verrouiller toute la vie politique.

Pour la plupart des observateurs, ces victoires récentes ne sont pas un hasard. En dépit des attentats, ce sont les nationalistes qui ont animé presque toute la vie politique depuis 40 ans dans l’île, dit le politologue André Fazi qui enseigne à l’université de Corte, un haut lieu du nationalisme corse.

Contrairement au Québec, aujourd’hui, « les jeunes Corses sont massivement nationalistes, dit André Fazi. Et la plupart ne se sentent pas vraiment français. Progressivement, les revendications des nationalistes ont infusé dans l’ensemble de la société. »

Elles ont même été reprises par les autres partis. Ainsi, c’est l’administration précédente dirigée par Paul Giacobbi qui réclama la co-officialité de la langue corse, la limitation des achats fonciers aux seuls résidents dans l’île depuis cinq ans et le rapatriement en Corse des prisonniers politiques. « Toutes ces idées, c’était les nôtres, dit le président de l’assemblée, l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni. C’était bien la preuve que, comme dit Gramsci, nous avions gagné la bataille des idées. Mieux valait donc élire l’original plutôt que la copie. »

La « société distincte » corse

Sauf que, pour l’instant, le président Emmanuel Macron semble opposer une fin de non-recevoir à la principale revendication des autonomistes : la reconnaissance du peuple corse dans la Constitution. Simeoni et Talamoni réclamaient en effet cette inscription dans l’article 74, qui offre une large marge d’autonomie aux collectivités d’outre-mer, comme la Polynésie. Macron a plutôt choisi pour l’instant l’article 72-5 qui, tout en reconnaissant une « spécificité corse », ne permet pas de dérogation qu’avec l’accord du Parlement français.

Photo: Hamilton De Oliveira Agence France-Presse Emmanuel Macron a rencontré des leaders nationalistes lors de son passage en Corse. On le voit ici discutant avec le président du Conseil exécutif, Gilles Simeoni (au centre du trio), le président de l’Assemblée de la Corse, Jean-Guy Talamoni (à droite), et un membre du Parlement, Michel Castellani (à gauche).

« La France fonctionne selon deux logiciels, dit Fazi. Les territoires outre-mer jouissent d’une large autonomie. Mais pour le reste, c’est la logique unitaire qui prévaut. » En décembre dernier, l’assemblée corse avait demandé à Paris de pouvoir lever une taxe sur les campings. Elle a été rejetée du revers de la main.

« Nous avons l’occasion de sortir par le haut d’un conflit qui dure depuis 50 ans, affirme pourtant Gilles Simeoni. Or, cette notion de peuple corse est centrale. Tout le monde le constate, ce peuple existe et il a des droits. On nous propose des solutions techniques dérisoires, comme si rien ne s’était passé depuis un demi-siècle. »

En même temps, les nationalistes semblent décidés à aller le plus loin possible dans l’affirmation concrète de leur autonomie. « C’est toute la difficulté de ces nouveaux élus, dit Fazi. Ils devront affronter Macron sans pour autant le braquer. Car, s’ils veulent appliquer leur programme, ils ont besoin de la coopération de l’État. »

Oubliez la Catalogne

À Paris, dès qu’il s’agit de la Corse, on évoque aussitôt l’exemple catalan et la peur du séparatisme. « Ça n’a rien à voir, dit pourtant le politologue. La Catalogne est la région la plus riche d’Espagne alors que la Corse est une des plus pauvres de France. Les Catalans sont 7,5 millions et nous ne sommes que 330 000. La Corse ne se compare pas non plus au Québec qui, à l’exception de nations pauvres ou de l’ancien bloc de l’Est, est probablement celle qui a été la plus près de faire son indépendance. Tout au plus pourrait-on comparer la Corse au Pays de Galles… »

Même constat de la part de l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni. « Nous ne sommes pas du tout dans la situation de la Catalogne dit-il. Pour nous, l’autonomie est une étape nécessaire. Corsica Libera a mis l’indépendance de côté pour dix ans. Mais, si Paris se braque, il se pourrait que les autonomistes deviennent de plus en plus indépendantistes. Les choses peuvent évoluer très vite. »

Pierre Poggioli a un petit air amer lorsqu’on lui parle de l’avenir. Il craint surtout l’envahissement de l’île par les spéculateurs et le tourisme de masse. D’autant que les 330 000 Corses, qui sont loin de faire le poids, se sentent déjà submergés. « Aujourd’hui, on est tous ensemble. C’est une occasion à saisir. Ça ne veut pas dire que, dans 20 ans, on ne demandera pas plus. Heureusement, chez nous, les jeunes sont nationalistes. Ce sont eux qui détiennent la clé. »