À Györ, les extrémistes dans la surenchère xénophobe

Le premier ministre Viktor Orbán a prononcé son dernier discours de la campagne électorale à Székesfehérvár, vendredi.
Photo: Ferenc Isza Agence France-Presse Le premier ministre Viktor Orbán a prononcé son dernier discours de la campagne électorale à Székesfehérvár, vendredi.

Lors des législatives de dimanche, le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, compte sur une large victoire de son parti, le Fidesz, dans son fief du nord. Mais le parti nationaliste Jobbik, qui mise également sur des discours antieuropéens, séduit aussi nombre d’électeurs.

Un défilé d’usines modernes. Un nouveau pont. Une nouvelle route. Un centre de fabrication automobile Audi grand comme une ville. Le paysage urbain de Györ ne laisse aucun doute sur l’expansion économique de cette commune du nord-ouest de la Hongrie. Prospère, Györ, avec ses 130 000 habitants, est surtout l’un des fiefs du parti conservateur Fidesz, au pouvoir depuis huit ans.

Difficile de ne pas croiser, dans le centre-ville aux airs de musée, le regard du premier ministre, Viktor Orbán, qui espère rempiler pour un troisième mandat consécutif (quatre au total) à l’issue des législatives organisées dimanche. Ses yeux fixent le passant à chaque coin de rue sur d’énormes affiches qui proclament « Pour nous, la Hongrie passe toujours d’abord ». Une formule qui rappelle étonnamment « America First » (« l’Amérique d’abord »), un des slogans de campagne de Donald Trump. Pour Orbán, l’électorat de Györ est presque acquis. Lors des législatives de 2014, le Fidesz a réuni 55 % et 59 % des voix dans les deux circonscriptions de la ville, pour une moyenne nationale de 44,5 %. Quatre ans plus tard, le parti de Viktor Orbán est toujours le grand favori des élections.

Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse Prospère, Györ, avec ses 130 000 habitants, est l’un des fiefs du parti conservateur Fidesz, au pouvoir depuis huit ans.

Petra est l’une de ses partisanes inconditionnelles. Derrière le comptoir de son magasin situé dans une des artères principales de Györ, elle clame qu’elle votera dimanche de nouveau pour le parti conservateur, « comme toute ma famille ». Des cheveux blonds lissés, des ongles peints en rose, la vendeuse de vêtements a un fils qui, comme beaucoup de Hongrois ces dernières années, est parti vivre en Autriche et une fille qui traverse tous les jours la frontière pour aller y travailler, en quête d’un meilleur salaire. Pourtant, la quinquagénaire ne reproche rien au gouvernement. « Sa priorité doit être de stopper l’immigration pour ne pas qu’on ait de problèmes », déclare-t-elle, reprenant la rhétorique rabâchée par Viktor Orbán depuis trois ans.

Raids violents

L’afflux massif de migrants venant du Moyen-Orient et de l’Afrique, arrivés par milliers par la frontière sud de la Hongrie à l’été 2015, a été un traumatisme pour une partie du pays, qui n’est pas historiquement une terre d’immigration. « Une partie du peuple hongrois est xénophobe depuis longtemps, mais cela ne s’exprimait pas par la violence, assure Gábor Gyulai, directeur du programme « Réfugiés » au Comité Helsinki hongrois, une des principales ONG d’aide aux demandeurs d’asile du pays. Fin 2014, alors que le Fidesz perdait en popularité, l’équipe de communication d’Orbán a compris qu’il était possible d’attiser la xénophobie latente pour détourner l’attention de la corruption et du problème que représente le départ de beaucoup de Hongrois à l’étranger. »

La multiplication des campagnes d’affichage, de messages publicitaires, de discours vindicatifs contre les migrants a imprégné l’esprit d’une grande partie des Hongrois. En janvier 2015, Orbán a été le premier à établir un lien entre l’immigration et les attentats contre Charlie Hebdo. C’est une des raisons qui vont pousser Kristof à voter pour le Fidesz dimanche. Appuyé contre un muret à l’entrée de l’Université de Györ, le grand brun de 23 ans travaille à mi-temps en Autriche pour payer ses études. « Je soutiens le Fidesz parce qu’Orbán a su tenir tête à l’Union européenne en refusant de prendre des migrants », argumente-t-il.

Le premier ministre hongrois, suivi par les gouvernements polonais, tchèque et slovaque, a refusé d’appliquer les quotas d’accueil de demandeurs d’asile fixés par l’UE. À côté de lui, Peter et Gergo, eux aussi étudiants en marketing, rétorquent à Kristof : « Construire la barrière pour empêcher les migrants d’arriver à la frontière serbe et croate n’était pas leur idée, mais celle du Jobbik. » Les deux jeunes, âgés de 26 et 22 ans, voteront pour ce parti dimanche.

Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse Gábor Vona

Annoncé comme le second favori aux élections, le Jobbik est à l’origine une formation d’extrême droite xénophobe et antieuropéenne créée en 2003. Son fondateur, Gábor Vona, a notamment été à la tête d’une milice qui a mené des raids violents contre les communautés roms du pays. Mais depuis quelques mois, le Jobbik a entamé un virage dans sa trajectoire politique. « Nous avons réalisé qu’avec notre programme de 2014, nous ne pourrions pas former de gouvernement, car notre électorat n’est pas extensible », admet Miklós Menyhárt, le candidat du parti à Györ et médecin généraliste de profession. Assis dans un café du centre-ville, l’homme à la forte corpulence et aux yeux rieurs fait des reproches au Fidesz : « Le Fidesz a volé beaucoup d’idées de notre programme. Il utilise la question de l’immigration comme une arme contre le peuple, alors que le vrai problème avec la migration n’est pas ceux qui rentrent dans le pays, mais ceux qui partent. »

Pour s’imposer comme le leader d’une opposition morcelée, le Jobbik a élargi son programme aux questions d’éducation et de santé, le système sanitaire étant dans un état catastrophique en Hongrie. C’est ce qui a séduit Rebeka et Sara. Assises sur un banc à déguster des cornets de glace au soleil, la mère et la fille, toutes deux les cheveux teints en rouge, critiquent « la politique antimigrants du Fidesz [qui] n’est qu’une manipulation des électeurs. Ils ont peur de perdre le pouvoir. Le Jobbik, lui, défend un programme en faveur des familles, de l’augmentation des retraites et de l’amélioration des hôpitaux ». Rebeka, 55 ans, est ouvrière dans une usine de moquette. Sara, 20 ans de moins, travaille comme soudeuse pour un fabricant de panneaux solaires américain. Quand on les questionne sur la politique migratoire qu’elles désirent, elles répondent en choeur : « Il faut protéger le pays et ses frontières. »

Diabolisation

La ville de Györ n’est pas seulement un fief du Fidesz : elle abrite aussi dans sa périphérie le dernier centre d’accueil de réfugiés dit « ouvert » du pays. Coincé à la sortie de Vámosszabadi, petite bourgade à 10 kilomètres du centre de Györ, et à quelques centaines de mètres de la frontière slovaque, le bâtiment blanc aux fenêtres peintes en jaune est loin d’être « ouvert ». Entouré de barbelés, l’ensemble est protégé par un garde. Depuis sa guérite, il nous lance : « C’est pas ici le centre d’accueil de réfugiés, c’est à cinq ou six kilomètres. » Pourtant, un énorme panneau planté un peu plus loin, et arborant le logo de l’Union européenne, confirme que nous sommes au bon endroit. Étonnant accueil. Et impossible d’entrer : le centre est fermé au public, aux médias et aux ONG. Inauguré en 2013 et prévu pour 218 personnes, il n’en compterait aujourd’hui plus que 18, toutes ayant obtenu le statut de réfugiés. Cette chute est due à la baisse du nombre de demandeurs d’asile, mais surtout aux dures politiques antimigratoires du gouvernement.

« Entre 2010 et 2014, les autorités ont bloqué graduellement l’accès des ONG aux centres d’accueil, détaille Aron Demeter, d’Amnesty International Hongrie. Aujourd’hui, seuls le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies [UNHCR] et les avocats du Comité Helsinki peuvent entrer dans ces centres. C’est probablement le pire système d’asile d’Europe. »

Il existe deux zones de transit actives dans le pays. Environ 400 personnes y sont détenues, dont plus de la moitié sont des mineurs. Depuis février 2017, le gouvernement ne permet l’enregistrement que de cinq personnes par semaine dans chaque zone. « Les conditions de vie dans les aires de transit sont les mêmes qu’en détention, dénonce Gábor Gyulai, du Comité Helsinki hongrois. Famille avec enfants, femmes, hommes, adolescents de plus de 14 ans vivent dans des préfabriqués où les températures peuvent atteindre 40 °C en été, entourés de barbelés et de policiers armés. Ils doivent souvent y attendre des mois pour que leur demande soit étudiée. »

La situation s’est tellement dégradée qu’en avril 2017, l’UNHCR a décrété que la Hongrie n’était plus un pays sûr pour les demandeurs d’asile et a demandé aux États européens de ne plus y transférer de migrants. En parallèle, le gouvernement a entamé une campagne de diabolisation des ONG qui aident les demandeurs d’asile, comme Amnesty et le Comité Helsinki, qu’il désigne comme des « ennemis de la Hongrie ».

Un reflet du climat de xénophobie répandu par le Fidesz dans le pays : ces gigantesques affiches, placardées dans Györ, comme dans d’autres villes, et financées par des fonds publics. On y voit une grande colonne d’hommes à la peau mate qui marchent, alors qu’un panneau « stop » barre la photo. « C’est horrible, lâche János*, 87 ans. Ce ne sont que des mensonges. » Une boîte de médicaments à la main, l’octogénaire se signe quand on évoque une probable victoire du Fidesz le 8 avril. À ses côtés, sa femme raconte : « Nous avons fui la Roumanie et le régime autoritaire de Ceausescu il y a vingt-sept ans. Aujourd’hui, la situation est devenue bien pire ici. » Le couple votera dimanche comme il a toujours voté : socialiste. Avant de partir, János demande : « On ne pourra pas nous reconnaître dans l’article ? On pourrait subir des représailles. »

*Le prénom a été modifié.