Iouri Dmitriev, de la terreur de Staline à la justice de Poutine

L’historien russe Iouri Dmitriev, jeudi, à sa sortie de la salle d'audience de Petrozavodsk
Photo: Vladimir Larionov Associated Press L’historien russe Iouri Dmitriev, jeudi, à sa sortie de la salle d'audience de Petrozavodsk

L’historien Iouri Dmitriev, connu pour ses recherches sur les disparus de la terreur stalinienne, est sorti libre jeudi du tribunal qui le jugeait pour des accusations de pédopornographie dénoncées par ses soutiens comme visant son travail mémoriel.

« Je suis libre ! » a lancé le sexagénaire au visage émacié et à la barbiche blanche, très ému, à sa sortie de la salle d’audience de Petrozavodsk (nord-ouest). « Je remercie tout le monde pour leur soutien. Sans vous, ils m’auraient dévoré. »

De tels cas d’acquittement sont très rares dans le système judiciaire russe.

Iouri Dmitriev, 62 ans, dirige l’antenne de Memorial, la principale organisation russe de défense des droits de la personne, en Carélie, une région russe frontalière de la Finlande. Il était accusé d’avoir réalisé des images « pornographiques » de sa fille adoptive, ce qu’il a toujours démenti, et avait passé un an en détention provisoire.

Selon son avocat Viktor Anoufriev, il a été acquitté de ces charges, mais a été reconnu coupable de détention illégale d’armes et a écopé de deux ans et demi de contrôle judiciaire.

« Il leur était impossible de me libérer complètement, c’est pourquoi ils ont pris comme prétexte un bout de métal que j’ai trouvé il y a 20 ans », a réagi Iouri Dmitriev, en référence à l’arme qu’il était accusé de receler.

Le parquet avait requis neuf ans de camp contre l’historien, qui a toujours assuré avoir pris les photos de sa fille à des « fins médicales » pour suivre l’évolution de la fillette, qui était extrêmement maigre et maladive dès sa naissance.

Ses soutiens dénonçaient toute l’affaire comme une tentative des autorités d’intimider et de faire taire l’historien, dont les travaux ont permis de faire la lumière sur des pages sombres de l’histoire de l’URSS.

« Il s’agit d’une victoire du droit, qui n’a été obtenue qu’avec de grands efforts. Il faut des efforts colossaux pour parvenir à un jugement juste en Russie », souligne Oleg Orlov, membre dirigeant de l’ONG Memorial.

Pendant près de 30 ans, Iouri Dmitriev a dressé la liste de 40 000 noms de personnes exécutées et déportées en Carélie pendant la terreur stalinienne. Il est également à l’origine de la découverte de l’un des plus grands charniers de la région, à Sandarmokh, où ont été fusillées environ 9000 personnes.

En 2003, il a retrouvé les sépultures de milliers de prisonniers ayant participé à la construction du canal de la mer Blanche entre 1931 et 1933. Trois ans plus tard, il a découvert les fosses communes comportant les corps des détenus du camp de travail des îles Solovki (nord).

Des défenseurs russes des droits de la personne, dont l’écrivaine et fondatrice du Groupe d’Helsinki Lioudmila Alexeïeva, avaient appelé le tribunal à rendre un jugement « légitime et juste » tout en pointant de nombreuses violations lors de la procédure d’enquête.

En 2016, Memorial a été classé sous la dénomination controversée d’« agent de l’étranger » et plusieurs de ses locaux ont été victimes de perquisitions, d’incendie ou de pressions policières.