Puigdemont arrêté, les Catalans courroucés

Des milliers de séparatistes catalans sont descendus dans les rues de Barcelone dans les heures suivant l’arrestation de Carles Puigdemont.
Photo: Emilio Morenatti Associated Press Des milliers de séparatistes catalans sont descendus dans les rues de Barcelone dans les heures suivant l’arrestation de Carles Puigdemont.

Réfugié à Bruxelles depuis octobre dernier, afin d’éviter des poursuites de la justice espagnole après sa tentative de sécession de la Catalogne, Carles Puigdemont a été arrêté par la police allemande dimanche, en vertu d’un mandat d’arrêt européen. Une arrestation qui a soulevé l’ire des indépendantistes catalans.

« Il m’a appelé [dimanche] matin pour me dire qu’il avait été arrêté en Allemagne près de la frontière avec le Danemark », a déclaré son avocat belge, Paul Bekaert, à la télévision catalane. « Il venait de Finlande où il avait fait une conférence devant des étudiants. Il sera présenté à un juge [lundi] qui décidera, en 48 heures, s’il doit être incarcéré ou laissé en liberté conditionnelle. »

Le dirigeant indépendantiste s’était installé dans la capitale européenne cet automne, espérant recueillir des appuis, en vain. Suivi par le service de renseignement espagnol, il a été arrêté par les autorités allemandes deux jours après que le juge de la Cour suprême espagnole Pablo Llarena eut entamé des poursuites pour « rébellion » contre lui et 12 autres dirigeants séparatistes. Une peine passible de 30 ans de prison en Espagne.

M. Puigdemont est notamment accusé d’avoir organisé le référendum d’autodétermination du 1er octobre malgré son interdiction par la justice espagnole.

En tout, 25 dirigeants ont été inculpés, dont 12 pour des chefs d’accusation moins graves comme « désobéissance ». Le juge a délivré ou réactivé des mandats d’arrêt européens et internationaux contre six d’entre eux en fuite à l’étranger.

Vendredi, cinq indépendantistes ont aussi été envoyés en détention préventive.

De l’avis du politologue et professeur à l’Université du Québec à Montréal Alain-G. Gagnon, l’arrestation de M. Puigdemont n’est de toute évidence qu’une façon pour le gouvernement de Mariano Rajoy d’intimider les séparatistes catalans.

« Il veut arrêter la figure de proue du mouvement, celui qui représente le mieux les valeurs promises par les Catalans : le respect de la diversité et de la démocratie », explique-t-il.

Le professeur doute toutefois que la justice réussisse a prouvé que M. Puigdemont voulait renverser le gouvernement. « À aucun moment il n’a invité la population à prendre les armes ; il encourageait des marches pour la paix, appelait au référendum ou à la libération des prisonniers politiques. »

Et contrairement à la volonté de Madrid, l’arrestation de M. Puigdemont pourrait plutôt raviver le mouvement indépendantiste et mobiliser la population Catalane, croit M. Gagnon.

Des milliers de manifestants sont d’ailleurs descendus dans les rues dimanche, à Barcelone, en signe de contestation. Devant la délégation de la Commission européenne, ils criaient : « Cette Europe est une honte », déçus qu’aucun membre de l’Union européenne n’ait soutenu la cause de l’indépendance d’une des plus riches régions d’Espagne.

Photo: Lluis Gene Agence France-Presse Des militants catalans ont affronté la police à Barcelone.

Très vite, le ton est monté : certains manifestants ont lancé des poubelles en direction des policiers, qui ont repoussé la foule à coups de matraque et tiré des coups de feu en l’air.

Fragile démocratie

De son côté, le professeur de droit à l’Université de Sherbrooke Maxime St-Hilaire s’étonne de voir le gouvernement espagnol utiliser une accusation de rébellion, passible de 30 ans de prison. « Ça va trop loin. C’est une mauvaise gestion de crise. À long terme, ça mine l’État de droit comme principe de société. »

Et c’est plus largement la démocratie qui est ici en péril. « Le gouvernement a forcé les Catalans à retourner en élections générales, mais il les empêche de choisir librement leur président. C’est odieux ! » s’exclame le politologue Alain-G. Gagnon.

Après les élections du 21 décembre, les indépendantistes ont conservé la majorité absolue au Parlement catalan. Mais ils ont échoué à trois reprises à faire investir un nouveau président pour la Catalogne. Leur premier candidat, Carles Puigdemont, n’a pu se faire élire depuis Bruxelles. Le second, l’activiste Jordi Sanchez, n’a pas été autorisé à sortir de prison. Le troisième, Jordi Turull, a été envoyé en détention préventive vendredi.

Si aucun président régional n’est désigné avant le 22 mai, de nouvelles élections seront automatiquement convoquées. D’ici là, la Catalogne reste sous la tutelle de Madrid.

« On glisse dangereusement vers une situation où les Catalans ne sont même plus libres d’exprimer une opinion contraire au gouvernement central », déplore M. Gagnon.

Il s’inquiète surtout du message que cela envoie à l’international. « Si on tolère ça de l’Espagne, qui se dit une démocratie avancée, que devons-nous attendre des pays moins démocratiques ? Comment leur faire la morale si les pays démocratiques sont les premiers à ne pas respecter les règles du jeu ? »

Europe

La crise politique en Espagne n’a pas échappé au reste de l’Europe dans la dernière année. Si, de prime abord, le capital de sympathie pour les indépendantistes n’était pas au beau fixe, le raidissement de la position de Madrid a soulevé étonnement et irritation dans l’Union européenne.

Aux yeux de Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), l’arrestation de M. Puigdemont aura des répercussions à l’échelle de l’Europe.

« Ça va créer une crise entre l’Allemagne et l’Espagne. Si l’Allemagne l’extrade, elle sera vue comme complice de la justice politisée de Madrid. Si elle ne le renvoie pas, ce sera considéré comme une insulte envers le gouvernement espagnol, c’est comme dire que sa justice n’est pas valable », explique-t-il.

Loin de vouloir se faire arrêter, l’ancien président de la Catalogne pourra tout de même tirer un certain profit de son sort. « Ça européanise la question, ça va augmenter la visibilité du conflit. Ça questionne aussi le système de reconnaissance de la justice pénale, dans le contexte où certains États abusent de l’indépendance de leur système judiciaire », avance M. Mérand.

2 commentaires
  • Claude Bariteau - Inscrit 26 mars 2018 08 h 04

    Le choix de l'Allemagne

    L'arrestation de M. Charles Puigdemont était à prévoir. Qu'elle se soit produite en Allemagne à la suite d'un mandat européen pour tentative de sécession fait peser sur l'Allemagne et l'UE un poids majeur, car ce pays peut ou non extrader M. Puigdemont selon les lois allemandes.

    Or, dans ce pays, les lois ne font écho qu'à une haute trahison, ce qui, à première vue, ne concerne pas une tentative de sécession, car la décision d'un parlement démocratiquement fut une déclaration de principe dans un contexte où fut perturbée précisément cette expression à l'occasion d'un référendum.

    Aussi la décision de procéder à l'extradition de M. Puigdemont devra être solidement étoffée pour que la justice allemande aille dans cette direction.

    Si elle le fait, l'Allemagne sera pointé à tout jamais du doigt comme pays qui a supporté un régime coercitif et des analogies seront faites avec l'appui de l'Allemagne au régime franquiste. Dans le cas contraire, l'Allemagne sera vu un pays promoteur de la démocratie et dissociée de son passé fasciste.

    Si l'Allemagne opte pour l'extradition, c'est l'UE qui sera discréditée; si elle opte pour la non-extradition, cette UE gagnera quelques galons et plusieurs pays se dissocieront de Madrid. Sous cet angle, l'ordre et les armes s'opposent aux votes et à l'ordre politique.

    En optant pour la non-extradition, l'Allemagne fera un pas dans la direction d,une solution politique au conflit actuel. Avec ce pas, il y en aura probablement d'autre, dont une position de l'UE par rapport au gouvernement de Madrid suivie d'uen démarche politique pour trouver une solution à l'impasse actuelle.

    Point à ne jamais oublier : c'est ce que recherche M. Puigdemont et son arrestation en Allemagne peut y conduire. Dans le cas contraire, la Catalogne deviendra sa hantise et l'UE sera devenue la hantise des citoyens et des citoyennes des pays membres.

    • Yves Mercure - Abonné 26 mars 2018 09 h 27

      Intéressant le vocabulaire de base pour ce genre d'affaire.
      Sécession, non pas séparation, démocratie contradictoire, non, le mot choisi rappel le Katanga, le Nord Kivu, Sarajevo, plus près encore, les Kurdes, ou plus loin et faisant référence à la tentative de sécession du Sud USA dans une confrontation économique ou une main d'œuvre disponible au sud pourrait soulager un manque au Nord (ne prenez surtout pas cet alibi humaniste de Lincoln quant à libérer les esclaves, à preuve, 150 ans plus tard, c'est encore bien maigre comme résultat).
      Le mot fût utilisé hargneusement par là gang de Trudeau pour mâter les discordants politiques, artistiques et autres québécois trouvant le Canada peu ouvert à la diversité. Le même charme anime Madrid, question de bien faire peur. Une petite dose de gaz et de matraque, ajoutez une propagande journalistique de faisans bien gras, du fric pour les sceptiques ou mal branchés.
      Le problème? L'UE se retrouve dans un paradoxe : démocratique à droite extrême, donc dans la direction d'une minorité croissante de l'union, ou démocratie tout court, où les droits priment et la justice impartiale évite l'assujettissement au politicailleux vengeurs, cette parodie bien espagnole qui rappel le "bon vieux temps" des dictatures déjantées et des heureuses carrières de brûleurs de sorcières des Remigius de tout temps. Dans les deux cas, l'Union est ébranlée, d'où les tacticiens démocrates tentés de gagner du temps, espérant que la bête meure de sa rage... faute de vaccin efficace. Comme la patience qui tinta la diplomatie des années 30 il y aura bientôt 100 ans.
      Les catalans semblent des sains en comparaison des grossiers tabassées tenant Madrid en main. Encore un temps d boycott du rioja.