Suffira-t-il au Front national de changer de nom?

La leader du Front national, Marine Le Pen, apparaît de plus en plus cernée à la fois par Laurent Wauquiez et par sa nièce Marion Maréchal-Le Pen.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse La leader du Front national, Marine Le Pen, apparaît de plus en plus cernée à la fois par Laurent Wauquiez et par sa nièce Marion Maréchal-Le Pen.

C’est une première. Jeudi, Marine Le Pen a appelé les électeurs du Front national à voter pour le candidat du parti Les Républicains lors des élections législatives partielles qui auront lieu à Mayotte les 18 et 25 mars. La présidente du Front national n’aura donc pas attendu une semaine avant de mettre en application le nouveau mot d’ordre du congrès tenu la semaine dernière et destiné à la remettre en selle : celui du rassemblement des droites. Le « Rassemblement national » est d’ailleurs le nouveau nom qu’elle souhaiterait donner à son parti si cette appellation était avalisée par les adhérents.

Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres. Il n’y a pas si longtemps, en effet, le Front national clamait sur tous les toits que Les Républicains et le Parti socialiste, c’était la même chose. Après la déconfiture de l’entre-deux-tours, où Marine Le Pen a explosé en plein débat télévisé, et le départ de son principal conseiller, Florian Philippot, le récent congrès a donc acté le changement de stratégie.

Difficile en effet de ne pas voir qu’ailleurs en Europe, les partis d’extrême droite ont de plus en plus accès au pouvoir en participant à des coalitions. C’est aujourd’hui le cas dans une demi-douzaine de pays, comme l’Autriche, le Danemark et la Finlande. La récente élection italienne, où la Ligue est arrivée en tête au sein d’une alliance des droites, qui a elle-même dominé le vote, est venue souligner le paradoxe français : avec plus de 30 % du vote au second tour de la présidentielle en 2017, le FN, qui siège à côté de la Ligue au Parlement européen, semble toujours aussi loin de participer un jour à un gouvernement.

Briser le cordon sanitaire

Aussitôt le congrès du FN terminé, le nouveau président des Républicains, Laurent Wauquiez, s’est en effet empressé d’affirmer qu’« il n’y aura jamais d’alliance avec Marine Le Pen ». Ce qui n’empêche pas, ajoute-t-il, « de parler aux électeurs du FN ». Seul le député LR et ancien ministre Thierry Mariani a plaidé pour un « rapprochement ». Mais il « ne représente que lui-même », a estimé le politologue Pascal Perrineau dans Libération. Notons pourtant que personne chez Les Républicains n’a réclamé son exclusion.

Les sympathisants du FN ont beau être 71 % à se déclarer favorables à « un accord électoral national » avec Les Républicains aux élections européennes de 2019, l’union des droites théorisée par l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy Patrick Buisson semble toujours aussi improbable. Alors que les discours des Républicains sur l’immigration, le protectionnisme et l’Europe sont de plus en plus proches de ceux du FN, ce dernier ne semble toujours pas en mesure de briser le cordon sanitaire dressé depuis toujours autour de lui. Loin de penser à une alliance, Wauquiez semble plutôt déterminé à profiter de la position de faiblesse du FN afin de lui rafler des voix. Comme l’avait fait Nicolas Sarkozy en 2007.

Pour Jérôme Fourquet, s’allier au FN demeure toujours « un aller sans retour ». Dans Libération, le politologue expliquait que, pour avoir un effet, le changement de nom du FN « aurait dû aller de pair avec une évolution stratégique ». Or, comme celle-ci semble impossible, le changement se résume pour l’instant à une opération de marketing.

Le fantôme de Marion

Plus que l’avenir du FN, c’est peut-être surtout celui de Marine Le Pen qui est aujourd’hui en cause. Le spécialiste de la communication Arnaud Benedetti a vu dans le récent congrès du FN l’enfermement de Marine Le Pen « dans une logique de perdante ». Comme si la présidente n’arrivait pas à se relever de son échec dramatique au débat d’entre-deux-tours. Résultat, elle apparaît de plus en plus cernée à la fois par Laurent Wauquiez, qui chasse ouvertement sur ses terres, et par sa nièce Marion Maréchal-Le Pen. Malgré son retrait de la vie politique en mai dernier, personne ne doute plus des ambitions politiques de cette dernière. Surtout depuis son intervention très remarquée, le mois dernier, à la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC) à Washington.

Selon le dernier baromètre Elabe fait pour le quotidien économique Les Échos, à 28 ans, Marion Maréchal-Le Pen fait partie des cinq personnalités politiques préférées des Français. Près de 7 sur 10 d’entre eux pensent qu’elle serait mieux en mesure que sa tante de représenter le FN à la prochaine présidentielle, révèle un autre sondage fait pour Le Figaro et France-Info. Chez les sympathisants du FN, cette proportion atteint presque 50 %. La popularité de Marion Maréchal-Le Pen déborde largement à droite puisque 84 % des sympathisants LR disent la préférer à Marine Le Pen.

La semaine dernière, au congrès, la rivalité entre les deux femmes était palpable. Ceux qu’on appelle déjà les « marionistes » auront remarqué que la présidente s’est empressée de verrouiller la direction du parti. On y remarque l’absence de quelques-unes des étoiles montantes du FN proches de Marion Maréchal-Le Pen, comme Antoine Mellies et François de Voyer. Pressenti pour prendre la tête des élections européennes, Nicolas Bay est perçu comme le représentant de la ligne plus conservatrice et moins antieuropéenne de Marion Maréchal-Le Pen. Quant à Gilbert Collard, élu grâce au soutien de cette dernière, il n’a pas craint d’exprimer son désaccord sur le nouveau nom du parti.

On s’active à droite

Les grandes manoeuvres ne sont pas encore au rendez-vous, mais les observateurs constatent tout de même que l’on s’active à la droite de la droite. Le chef du petit parti gaulliste Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, qui s’était rallié à Marine Le Pen au second tour, vient de créer une plateforme appelée Les Amoureux de la France. On y retrouve l’ancien candidat à la primaire de la droite et du centre Jean-Frédéric Poisson, ainsi que la députée de l’Hérault, Emmanuelle Ménard, épouse du maire de Béziers, Robert Ménard. Ces mouvements annoncent-ils un prochain branle-bas de combat ?

Selon Louis Aliot, membre du bureau exécutif du FN, les alliances viendront plutôt de la base lors des prochaines municipales, pas des états-majors. Attention, dit Jérôme Fourquet, le logiciel du FN « a fait ses preuves sur le plan électoral. S’il est loin des perspectives qui semblaient lui être offertes avant la présidentielle […], on aurait tort d’enterrer une nouvelle fois le FN ». La guerre qui déchire la droite depuis 30 ans n’est donc pas terminée.