La gifle italienne

Au lendemain de l’élection, l’ancien chef du gouvernement, Matteo Renzi, a annoncé qu’il quittait son poste de chef du Parti démocrate.
Photo: Andreas Solaro Agence France-Presse Au lendemain de l’élection, l’ancien chef du gouvernement, Matteo Renzi, a annoncé qu’il quittait son poste de chef du Parti démocrate.

On devrait toujours être attentifs à ce que disent les Italiens. Dans les années 1920, ce sont eux qui nous avaient annoncé la montée du fascisme. Dans les années 1960, c’est encore eux qui nous avaient donné l’exemple d’un grand parti communiste rompant avec Moscou pour se convertir aux vertus de la démocratie. Il y a 25 ans, Silvio Berlusconi fut le précurseur d’une forme de populisme médiatique qui a essaimé un peu partout dans le monde. La semaine dernière, c’est le même pays qui a donné une gifle historique à l’Union européenne.

L’avertissement ne vient pas de n’importe où. Il vient cette fois d’un pays fondateur de l’Union qui est aussi la troisième économie du continent et symbolise par-dessus tout les sources gréco-latines de la civilisation européenne. Après le Brexit, la rébellion des anciens pays de l’Est (du groupe de Visegrad) et les élections autrichiennes et allemandes, c’est à nouveau le refus de l’immigration de masse et le rejet d’une certaine conception de l’Europe qui viennent de provoquer un véritable bouleversement politique en Italie.

Une double révolution vient en effet de se produire dans le paysage électoral italien. D’abord, la chute de l’ancien premier ministre Matteo Renzi est historique. Avec à peine 17 % des voix, et après avoir dirigé le pays depuis cinq ans, le Parti démocrate (centre gauche) essuie une défaite cinglante. Cet échec est celui d’un social-libéralisme qui n’a pas su produire de croissance économique ni réduire le chômage chronique qui accable l’Italie, et notamment sa jeunesse.

Pour celui que l’on considérait comme le Macron italien, l’échec est cuisant. Il en a tiré les conséquences en démissionnant aussitôt de la direction du parti. Avec son autoritarisme, Matteo Renzi n’a visiblement pas su offrir de réponse à la souffrance des Italiens, tout particulièrement dans Mezzogiorno, qui a préféré se tourner vers le Mouvement 5 étoiles. À quelques jours du scrutin, les analystes les plus audacieux prédisaient au parti de Luigi Di Maio un succès ne dépassant pas 30 % des voix. Avec 32 %, c’est un triomphe ! Grâce à ses promesses de renouvellement de la classe politique, son combat contre la corruption, en faveur d’une écologie radicale et ses politiques musclées contre l’immigration illégale, le M5S a conquis presque toutes les régions qui se trouvent au sud de Rome.

Mais, le tremblement de terre est aussi à droite. Le retour de Silvio Berlusconi qui a fait la une de la presse internationale n’aura été qu’un mirage. Son parti, Forza Italia, perd sa mainmise historique sur la droite. Avec ses deux slogans, « Les Italiens d’abord ! » et « Stop à l’invasion ! », c’est le leader de la Ligue (17 %), Matteo Salvini, qui devient le nouvel homme fort de la droite italienne, arrivée en tête du scrutin avec 37 % des voix. Normalement, c’est à lui que le président Sergio Mattarella devrait confier le soin de former une coalition de gouvernement, même si le M5S, arrivé en tête des partis, se considère comme tout aussi légitime pour lancer ces négociations.

L’immigration

Dans cette élection marquée par l’attentat raciste de Macerata, l’immigration aura été au coeur de tous les débats. Or, il est facile de le constater, la fermeté contre l’immigration illégale en Italie fait aujourd’hui consensus. Cela commence par la politique suivie par le ministre de l’Intérieur, Marco Minniti, qui a dépêché des soldats en Libye et au Niger afin d’aider ces pays à casser les filières d’immigration illégale. Les résultats n’ont d’ailleurs pas tardé à se faire sentir puisqu’en 2017, le nombre de migrants arrivé sur les côtes italiennes est passé de 180 000 à 119 000.

Du côté du M5S, on se montre tout aussi intraitable. Luigi di Maio avait même accusé les ONG de servir de « taxis » aux migrants. La Ligue est évidemment le parti le plus opposé à l’immigration, certains de ses candidats allant jusqu’à évoquer « notre race blanche ». Pourtant, c’est ce parti qui vient de faire élire le premier sénateur noir de l’histoire italienne, Tony Iwobi. Cet ancien étudiant nigérien devenu conseiller municipal au nord de Milan soutient que « la Ligue n’est pas raciste, elle est réaliste. Si racisme veut dire : penser d’abord aux Italiens, alors je le suis avec fierté ».

Il faut dire que, depuis cinq ans, l’Italie a été abandonnée à son sort. Or, selon de nombreux observateurs, le pays a fait preuve d’une générosité exemplaire. Jusque-là pays d’émigration et non pas d’immigration, l’Italie a même créé de toutes pièces des structures d’accueil permettant d’intégrer les nouveaux venus. Mais comment pourrait-elle suffire à la tâche alors que l’immigration a été multipliée par quatre depuis 2011 ? À cet égard, la colère des Italiens contre l’Europe n’est pas près de retomber.

Quelle coalition ?

Dans ce contexte, la formation d’un gouvernement s’annonce comme un véritable exercice d’acrobatie. Plusieurs scénarios sont néanmoins sur la table. Le premier verrait la droite qui arrive en tête tenter de constituer une majorité. C’est elle qui est le plus près d’atteindre les 40 % qui permettent de gouverner. L’arrivée de Salvini pourrait rendre l’exercice plus difficile qu’avec Silvio Berlusconi. La droite pourrait néanmoins tenter de débaucher des élus de divers partis. Un certain nombre d’élus du M5S, souvent néophytes en politique, seraient probablement prêts à changer de camp si leur parti n’arrivait pas à nouer d’alliances. Ces transfuges ne sont pas rares en Italie.

Certains analystes misent plutôt sur une alliance entre le M5S et le Parti démocrate qui ont quelques points de programme en commun, notamment sur l’écologie. Cette perspective a été rejetée par Matteo Renzi, qui demeurera chef du parti jusqu’à la formation du gouvernement. Selon lui, « le peuple italien nous a demandé d’être dans l’opposition et c’est là que nous irons. Nous ne formerons jamais un gouvernement avec des forces antisystèmes ». Le gouverneur de la région méridionale des Pouilles, Michele Emiliano, a cependant évoqué la possibilité que le PD apporte « un soutien extérieur » à un gouvernement 5 étoiles. Peu d’analystes croient cependant que les démocrates auraient quelque chose à gagner en devenant le partenaire minoritaire d’un parti qui a construit sa popularité en dénonçant justement les éléphants de la gauche.

Le scénario favori à Bruxelles est celui d’une « grande coalition » à l’allemande entre Forza Italia et le Parti démocrate. Il est cependant devenu improbable, car il exigerait une rupture de l’alliance entre les partis de droite. Mais surtout, l’addition des voix des deux partis traditionnels atteint même à peine 32 %.

Le dernier scénario est aussi le plus redouté à Bruxelles. Il verrait les eurosceptiques du M5S et de la Ligue se regrouper. À eux seuls, ces deux partis obtiendraient facilement une majorité de sièges. Mais, Matteo Salvini consentira-t-il à abandonner sa nouvelle mainmise sur le bloc de droite pour devenir le partenaire minoritaire d’une coalition avec un parti aussi imprévisible que le M5S ?

Le président Sergio Mattarella pourrait aussi décider de confier un « mandat exploratoire » à une personnalité respectée afin de sonder les partis et tenter de constituer une majorité ad hoc. Chose certaine, cela prendra des semaines. Comme le veut la tradition, Mattarella devrait attendre l’élection des présidents du Sénat et de la Chambre des députés, le 23 mars, afin d’y voir plus clair.