L’Italie sera-t-elle gouvernable après le 4 mars?

Le chef de Forza Italia, le coloré Silvio Berlusconi, a fait une apparition télé vendredi. Malgré les scandales sexuels et la fraude fiscale, le Cavaliere est toujours là.
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Le chef de Forza Italia, le coloré Silvio Berlusconi, a fait une apparition télé vendredi. Malgré les scandales sexuels et la fraude fiscale, le Cavaliere est toujours là.

Sur la façade du cinéma Adriano, sur la Piazza Cavour à Rome, se dresse un inquiétant personnage. Mais oui, il s’agit bien de… Mussolini ! Depuis le 1er février, les Italiens se bousculent pour voir cette comédie qui met en scène le Duce et intitulée Sono tornato (Je suis de retour). Sorti exprès en pleine campagne électorale, le film imagine le retour du pauvre Benito dans une Italie peuplée d’immigrants et qui s’apprête à reconnaître le mariage gai. Dans des scènes cocasses, on voit des Italiens prendre des égoportraits avec lui et se déclarer favorables à une dictature… mais libre et avec au moins deux partis. Un paysan propose de rejeter les migrants à la mer… sauf son gendre évidemment, qui est étranger.

On y découvre une Italie anarchique, déboussolée, mais humaine. Fait significatif, dans le film, le Mussolini est vite repéré par un producteur, qui lui promet une brillante carrière à la télévision ! Une fois sorti du cinéma, force est de constater que ce n’est pas Mussolini qui est de retour, mais bien Silvio Berlusconi. Or, le film de l’étonnant retour du Cavaliere n’est pas moins surprenant. Inéligible à cause d’une condamnation pour fraude fiscale, éclaboussé par un scandale sexuel, condamné à des travaux communautaires, opéré du coeur en 2016,sans oublier ses chirurgies plastiques, celui qui a dirigé l’Italie à trois reprises pourrait en effet être le grand gagnant de dimanche. Les sondages montrent que sa coalition, qui réunit les libéraux de Forza Italia, la Ligue (radicalement opposés à l’immigration) et un petit parti d’extrême droite, Fratelli d’Italia, est la seule qui serait en mesure de se rapprocher des 40 % qui permettraient de former un gouvernement majoritaire.

« Même pour les Italiens, ce retour n’aurait pas été imaginable il y a quelques années », dit Alberto Castelvecchi. Cet ancien éditeur qui enseigne à la prestigieuse Université Luiss de Rome côtoie de près les leaders politiques puisqu’il a donné des cours d’art oratoire à certains d’entre eux. Il ne dira pas lesquels. « Si Berlusconi est de retour, c’est non seulement parce qu’il garde une bonne popularité, notamment chez les personnes âgées, mais d’abord à cause de l’échec de Matteo Renzi à rénover la vie politique italienne. 

On pouvait penser que Renzi était un Macron avant la lettre, mais il n’avait ni l’équipe ni la culture politique de Macron. Il est brillant, mais après avoir essayé de rénover le pays seul, il a aujourd’hui plus d’ennemis que d’amis.

Salvini mène le jeu

Alors qu’il a fait exceptionnellement –5 °C cette semaine à Rome, un quotidien titrait ironiquement : « Renzi, l’ère glaciaire ! » Mais, pour plusieurs, Berlusconi a eu beau perdre du poids et devenir végétarien, son retour masque en réalité de profonds changements à droite. En effet, comme le Parti démocrate de Renzi, jamais Forza Italia n’a eu aussi peu de soutien dans l’électorat. Certains vont même jusqu’à croire que la droite dure de la Ligue, dirigée par Matteo Salvini, pourrait arriver devant son allié dimanche. Le résultat aurait l’effet d’une bombe.

Salvini premier ministre ? Pour l’expert en communication politique Massimiliano Panarari, il est probablement un peu tôt pour le dire, mais il est clair que la course à la succession de Berlusconi est ouverte. « Durant cette campagne, c’est Salvini qui a donné le ton à droite en faisant des déclarations tonitruantes contre l’immigration et l’Union européenne. Il est devenu l’homme qui compte. Et nul doute qu’avec quelques autres, il attend le décès du Cavaliere pour lui succéder et imposer son hégémonie sur le bloc de droite. »

Dans un pays où 74 % de la population considère que l’immigration est un phénomène négatif et où seuls 33 % jugent positive l’appartenance à l’Union européenne, Salvini a une autoroute devant lui. C’est lui qui a sauvé la Ligue du Nord (devenue la Ligue), qui était au plus bas et empêtrée dans des scandales financiers. Il a transformé ce parti régionaliste et autonomiste en véritable parti national capable de se faire élire jusqu’en Sicile, comme l’ont illustré les dernières élections régionales.

Selon Panarari, Salvini a compris qu’en Italie le radicalisme est dans l’air du temps et il joue cette carte à fond, quitte à mécontenter les autonomistes de son propre parti, comme le président de la Lombardie, Roberto Maroni. Le 24 février, sur la place du Duomo, à Milan, Salvini a brandi l’évangile et le chapelet et lancé : « Quelqu’un là-haut est en train de nous donner un coup de main. » Il multiplie aussi les déclarations en soutien au groupe de Visegrad, regroupant les anciens pays de l’Est qui s’opposent à Bruxelles. C’est cependant un homme politique qui pourrait se recentrer s’il devait un jour prendre la place de Berlusconi, précise Panarari.Le retour de Berlusconi signe l’échec aussi bien de la gauche que de la droite.

Le casse-tête du 5 mars

En attendant, lundi matin, l’Italie risque de se réveiller avec la gueule de bois. D’abord parce que, même si la droite semble légèrement en tête, aucun des trois blocs rivaux ne semble avoir une avance décisive. Or, la nouvelle loi électorale concoctée pour bloquer le Mouvement 5 étoiles (M5E) risque de rendre encore plus compliquée la constitution d’une majorité. « C’est une loi qui risque de rendre le pays totalement ingouvernable », n’hésite pas à trancher Panarari.

Alors que, pour calmer le jeu, Bruxelles rêve d’une « grosse coalition » à l’allemande entre Forza Italia et le Parti démocrate, dès lundi les enchères seront ouvertes pour constituer une majorité. Si le bloc de droite approche des 40 %, il pourrait essayer de débaucher des élus des autres partis à la pièce. Une stratégie dans laquelle Berlusconi est passé maître. Sinon, il faudra s’engager dans des négociations d’appareils. Cela pourrait prendre des semaines, comme en Allemagne.

Or, « avec une dette qui atteint 130 % du PIB, l’Italie n’a pas besoin de plus d’incertitude, dit Alberto Castelvecchi. Elle est aujourd’hui le maillon faible de l’Europe ». Étrangement, personne n’a parlé de cela durant la campagne. Au contraire, Berlusconi a promis de hausser les pensions et de créer une flat tax pour les entreprises sans dire d’où viendrait l’argent. En annonçant jeudi qu’il ferait du président du Parlement européen, Antonio Tajani, son premier ministre, il tentait évidemment d’envoyer un message rassurant à Bruxelles. Mais cela risque de ne pas suffire. Après Mussolini, à quand un film sur le retour de Berlusconi ?

Le populisme nuit-il à la langue ?

Les hommes politiques italiens n’ont pas un vocabulaire particulièrement châtié. Entre les mémorables erreurs de subjonctif du leader du Mouvement 5 étoiles, Luigi Di Maio, les soirées « bunga » de Silvio Berlusconi, les « Vaffanculo » (Va te faire foutre) et autres formules du genre « le bureaucrate qui lèche le cul du politicien », cette campagne a vu l’irruption d’un glossaire pour le moins coloré. Au point d’inquiéter un académicien comme Claudio Marazzini, président de l’Accademia della Crusca vouée depuis le XVIe siècle à la sauvegarde et à l’étude de la langue italienne. Selon lui, « les élections tuent la langue » à cause de leur simplisme et de la réduction des messages à de simples slogans. « Le vide du langage correspond à un vide politique », a-t-il déclaré au quotidien La Stampa. L’académicien accuse notamment les élites politiques de faire exprès de maltraiter la langue afin d’éviter de passer pour des membres du « système ». Une définition du populisme qui en vaut bien d’autres.