L’immigration au coeur des débats électoraux en Italie

Un migrant parmi les centaines de milliers qui sont arrivés sur le territoire italien au cours des dernières années.
Photo: Andreas Solaro Agence France-Presse Un migrant parmi les centaines de milliers qui sont arrivés sur le territoire italien au cours des dernières années.

Les Italiens sont appelés aux urnes dimanche, le 4 mars, pour choisir un nouveau gouvernement. Notre collaborateur fait le point dans une série de trois textes que nous publierons jusqu’à samedi.

La plupart d’entre eux n’avaient jamais vu de neige. Lorsqu’ils se sont levés lundi, le terrain vague en bordure d’autoroute où ils plantent leurs tentes depuis des mois était d’un blanc immaculé. Ce matin, entre une trentaine d’abris de fortune, des Maliens font un feu en plein air avec des madriers récupérés aux alentours. Les autres se pressent devant une cabane pour obtenir des vêtements chauds et un thé brûlant. Ici, on se regroupe par ethnies. Les Érythréens le long du mur, les Ghanéens un peu plus loin, les Kurdes au milieu et l’Afrique francophone en face.

« Fallait bien un Québécois pour nous amener toute cette neige ! Rome n’avait pas vu ça depuis six ans », me lance Andrea Costa. Depuis plusieurs années, ce grand gaillard qui restaure des vitraux quitte ses églises quelques heures par semaine pour offrir son aide aux migrants de ce camp de fortune installé à deux pas de la seconde gare de la capitale, Tiburtina. Ici, sous le parrainage de l’ONG Baobab, se regroupent des migrants qui refusent de demander le statut de réfugié en Italie ou dont la demande a été rejetée. Des jeunes comme Tesfit, un Éthiopien de 25 ans qui souhaite partir en France. Comme Alim, qui vient de Macédoine où il dit avoir été persécuté parce qu’il est homosexuel. Ou encore Koulibaly, un Malien de 40 ans qui ne veut pas dire pourquoi il a quitté son pays et qui en est à sa troisième traversée.

La plupart n’ont guère de chance d’entrer dans les structures d’accueil que l’Italie a mises sur pied et auxquelles elle consacre d’importantes ressources. Jeunes pour la plupart, « ils ont souvent été envoyés par leur famille sans autre but que de tenter leur chance en Europe », reconnaît Andrea Costa. D’autres ont de graves problèmes psychiatriques. Au plus fort de la crise, en 2015, 800 personnes s’entassaient sur ce terrain vague. Il n’en reste plus qu’une petite centaine depuis que les flux qui traversent la Méditerranée ont diminué.

La surenchère

Si le nombre de migrants qui débarquent en Italie a baissé, cela n’empêche pas l’immigration d’être au coeur de cette campagne électorale. Entre les déclarations incendiaires de l’ancien premier ministre Silvio Berlusconi, qui promet d’expulser 600 000 personnes, la « tolérance zéro » prônée par le leader de la Ligue du Nord, Matteo Salvini, et ceux qui, à gauche, surnomment l’actuel ministre de l’Intérieur, Marco Minniti, « Monsieur Antimigrants », la polémique ne dérougit pas. Elle a surtout été relancée il y a quatre semaines par la fusillade qui a fait six morts à Macerata, dans l’est du pays. Un attentat dont le principal suspect, Luca Traini, disait vouloir venger l’assassinat d’une fille de 18 ans attribué à un sans-papiers. Or Luca Traini était un ancien candidat de la Ligue du Nord aux élections communales. À Rome, après l’attentat, des néofascistes ont poussé la provocation jusqu’à déployer une banderole en son honneur.

Pourquoi une telle surenchère ? Ferruccio Pastore, directeur du Forum international et européen de recherche sur les migrations, possède sa petite idée. « Comme, avec la nouvelle loi électorale, aucun parti ne risque de l’emporter clairement et que tout se décidera après le vote lors de la formation d’une coalition, il est facile de faire des promesses qu’on n’aura pas à tenir ou que l’on pourra facilement enterrer. »

Le sénateur démocrate Luigi Manconi a calculé que, pour expulser 600 000 personnes au rythme de 200 par jour, il faudrait presque 15 ans ! Sans compter que cela coûterait des milliards. Loin des déclarations sulfureuses de la droite ou de la gauche, Pastore estime que, compte tenu des circonstances difficiles qu’a connues l’Italie, « elle a réagi à cette crise de manière exemplaire avec un mélange de sang-froid et de préoccupations humanitaires ».

Il faut savoir que, depuis 2011, le nombre d’arrivées en Italie a été multiplié par quatre. Elles atteignaient encore 180 000 en 2016 et 110 000 en 2017. Tout cela dans un pays qui n’avait pratiquement aucune structure d’accueil puisqu’il avait depuis toujours été un pays d’émigration. Or, la crise migratoire est arrivée au plus mauvais moment, alors que le pays connaissait un chômage de masse après la crise financière de 2008.

Des efforts exceptionnels

« Dans n’importe quel pays, ce mélange de chômage et d’arrivée massive de migrants illégaux aurait été explosif, explique Pastore. Même l’Union européenne le reconnaît aujourd’hui, l’Italie a fait des efforts exceptionnels. » Une commune italienne sur deux disposerait dorénavant d’une structure d’accueil. Plus de 1300 d’entre elles (sur 7900) participent au programme SPRAR qui offre aux réfugiés un minimum de six mois d’hébergement dans des appartements supervisés où ils peuvent apprendre l’italien et commencer à s’intégrer. Contrairement à ce qui s’est passé à Cona (au sud de Venise) et à Prenestina (à l’ouest de Rome) où d’énormes centres d’accueil ont provoqué des manifestations de rejet, « nous favorisons de petits groupes d’une vingtaine de personnes qui sont ainsi mieux à même de s’intégrer », dit Emanuele Petrella. Ces groupes doivent être dispersés sur tout le territoire pour ne pas créer de choc, dit-il. L’homme dirige l’un de ces appartements dans le petit quartier Espero, au nord de Rome. Le programme, géré par la coopérative Idea Prisma 82, permet d’accueillir trois familles venues d’Arménie, du Nigeria et du Congo.

Mais l’immigration a aussi ses revers. « À la faveur de la crise, des réseaux mafieux se sont emparés d’une partie non négligeable de cette immigration illégale qui vient servir de petites mains à la Mafia et à la Camorra », dit Alberto Castelvecchi, qui enseigne à l’Université Luiss de Rome. Malheureusement, dit-il, on parle plus de ces réseaux criminels que de la majorité des étrangers qui s’intègrent plutôt bien. Mais l’inquiétude est réelle. Selon lui, même si l’immigration n’avait jamais été perçue comme un problème en Italie, on commence à voir apparaître des ghettos ethniques dans les banlieues de Naples et de Milan. « Pour nous, c’est un phénomène totalement nouveau mais qui pourrait devenir inquiétant », dit-il.

Des accords contestés

Depuis peu, le gouvernement démocrate de Paolo Gentiloni a déployé des militaires en Libye et au Niger afin d’aider ces pays à combattre les réseaux de passeurs. Le ministre de l’Intérieur, Marco Minniti, a aussi limité les possibilités d’appel pour les demandeurs qui se voient refuser le statut de réfugié. Ces mesures ont été sévèrement critiquées par une partie de la gauche et au sein même du Parti démocrate. Mais force est de constater qu’elles sont largement plébiscitées par la population, dit Ferrucio Pastore. Selon les sondages, plus du tiers des électeurs réclament même des mesures plus énergiques.

Selon le chercheur, ce genre d’ententes avec les régimes africains existait à l’époque de Kadhafi même si, alors, on n’en parlait pas. Mais ce que l’Italie ne semble pas sur le point de pardonner, dit-il, c’est l’impuissance de l’Europe. « Non seulement l’Europe ne nous a pas aidés, mais la France et l’Autriche ont fermé leurs frontières, dit-il. Nous sommes devenus un État tampon, pour ne pas dire la poubelle de l’Europe, pour tous les migrants dont personne ne voulait. » On ne se surprendra pas que cette élection soit aussi le théâtre d’une montée sans précédent de l’euroscepticisme.