Fragilisée, Angela Merkel recule sur l’immigration

Les délégués sociaux-démocrates du leader Martin Schulz (sur la photo) ont accepté difficilement, à 362 voix contre 279, l’ouverture de négociations avec le parti CDU-CSU d’Angela Merkel, dimanche dernier, lors de leur congrès.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse Les délégués sociaux-démocrates du leader Martin Schulz (sur la photo) ont accepté difficilement, à 362 voix contre 279, l’ouverture de négociations avec le parti CDU-CSU d’Angela Merkel, dimanche dernier, lors de leur congrès.

Les négociations s’annonçaient ardues et elles le sont. Quatre mois après les élections législatives allemandes qui ont ébranlé pour la première fois Angela Merkel, l’Allemagne n’a toujours pas de gouvernement. Même si ces négociations ont obtenu cette semaine l’accord du congrès des sociaux-démocrates (SPD), rien n’est encore assuré.

Réunis dimanche dernier en congrès extraordinaire à Bonn, les délégués sociaux-démocrates (SPD) ont accepté du bout des lèvres, à 362 voix contre 279, l’ouverture de négociations avec le parti d’Angela Merkel (CDU-CSU) en vue d’un troisième accord de gouvernement pour former ce qu’on appelle là-bas une « Grosse Koalition » réunissant les deux principaux partis allemands. Pour en arriver là, le président du SPD, Martin Schulz, a même dû promettre de faire à mi-mandat un bilan de la coalition.

On n’attend pas de résultats des négociations avant Pâques. Ensuite, il faudra soumettre le résultat aux 450 000 militants du SPD. Or, on sait que les frondeurs, qui représentent près de la moitié du parti, ont lancé une grande campagne de recrutement afin d’influencer le vote. Selon le président des jeunes du parti, Kevin Kühnert, « l’échec doit être une option ».

Compromis

Le document de 28 pages soumis aux congressistes ne contient rien d’emballant pour aucune des parties. Mais il contient un repoussoir important pour les sociaux-démocrates. Pour la première fois, Angela Merkel a accepté un plafond dit « flexible » d’environ 200 000 migrants par année. Cette concession est considérée comme un véritable camouflet à l’égard d’une chancelière qui, depuis l’entrée d’un million de migrants en 2015, avait toujours refusé de se voir imposer des quotas.

Le document évoque une « capacité d’intégration à ne pas dépasser », durcit les règles du regroupement familial, qui avaient été suspendues pour certaines catégories de réfugiés, et facilite les reconduites à la frontière des déboutés du droit d’asile. Ces mesures interviennent alors que, la semaine précédente, le nouveau chancelier autrichien, le jeune Sebastian Kurz, était venu dire à Merkel qu’il n’accepterait jamais la répartition par quotas des demandeurs d’asile au sein de l’Union européenne. Un autre camouflet.

Un virage à 180 degrés

« Merkel devra s’expliquer », titre d’ailleurs le très libéral Spiegel qui, pour expliquer ce revirement à 180 degrés, n’hésite pas à évoquer une certaine « arrogance du pouvoir ». Mais l’élection d’octobre dernier qui a vu l’extrême droite (AfD) entrer au Bundestag ne laisse guère de choix à la chancelière. Talonné dans son propre fief par l’AfD, son allié bavarois de la CSU est de plus en plus au pied du mur. C’est donc de l’intérieur même de son parti que les pressions s’accentuent sur Merkel.

Il faut dire que cette troisième Grande Coalition est désapprouvée par une majorité d’électeurs. Déjà cet automne, 35 % des Allemands ne voulaient pas que Merkel demeure chancelière. Ils atteignent aujourd’hui 42 %. Pour la majorité des observateurs, cette nouvelle coalition risque évidemment de transformer le parti Alternativ fur Deutschland (AFD), arrivé en troisième position en septembre, en premier parti d’opposition. Si la coalition se fait, c’est l’AfD qui présidera l’importante Commission du budget.

Soucieuse d’éviter à tout prix un gouvernement minoritaire, qui heurterait les traditions allemandes, la chancelière amorce donc ce quatrième mandat en position de faiblesse. D’autant que la plupart des observateurs estiment que cette nouvelle coalition ne pourra que continuer à affaiblir les deux principaux partis allemands, CDU-CSU et SPD. Ce dernier en particulier n’a jamais été aussi boudé par les électeurs. Même si les délégués au congrès de dimanche ont donné leur aval aux négociations, il n’est pas certain que les 450 000 militants qui devront se prononcer à leur terme seront aussi faciles à convaincre. Selon un sondage de la chaîne de télévision ZDF, la majorité d’entre eux n’était toujours pas convaincue à la veille du récent congrès : 45 % étaient pour une Grande Coalition, et 51 % ne voulaient pas en entendre parler.

Macron en embuscade

Le seul gagnant des déboires de la chancelière semble être, pour l’instant, le président français, Emmanuel Macron. La faiblesse de Merkel et sa proximité avec le SPD pourraient lui permettre d’arracher au nouveau gouvernement un certain soutien à ses propositions de renforcement de la zone euro. À Paris et à Davos, le président et la chancelière ont évidemment affiché leur unité. Sans accepter l’harmonisation des dettes, l’Allemagne pourrait en effet consentir à une certaine augmentation du budget européen, qui pourra cependant difficilement compenser le vide budgétaire causé par le départ du Royaume-Uni. La chancelière laisse aussi entendre qu’elle pourrait aussi consentir à quelques mesures de renforcement de la zone euro.

Plusieurs, comme Guillaume Klossa, fondateur du think tank proeuropéen Europanova, estiment que le moment est historique. « L’Union européenne a aujourd’hui une fenêtre d’opportunité historique pour se refonder », écrit-il dans le Journal du dimanche. Le document adopté à Bonn contient en effet quelques ouvertures aux propositions françaises sur l’Europe. Face à une chancelière qui nage en eaux troubles, Macron semble vouloir passer en force. Cela suffira-t-il pour briser les tabous qui subsistent en Allemagne contre la vision fédérale de l’Europe ? Rien n’est moins sûr, affirmait récemment l’économiste Rémi Bourgeot. Si Angela Merkel a été prête à afficher quelques ouvertures européennes, écrit-il sur Atlantico, « il n’en reste pas moins que la réalité à laquelle elle est confrontée est celle d’une envolée de l’AfD, qui la menace sur sa droite sur la base d’une ligne anti-immigration et anti-euro. L’idée selon laquelle il serait possible de dépasser les tabous allemands quant au fédéralisme européen et de leur “arracher” un accord sur le parachèvement de la zone euro est pour le moins éloignée de la réalité ». Du moins pour l’instant.