Trois ans après l'attentat, tous ne sont plus «Je suis Charlie»

Des passants photographient les portraits des victimes et figures emblématiques de «Charlie Hebdo» près des bureaux de l’hebdomadaire sur la rue Nicolas-Appert, à Paris.
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse Des passants photographient les portraits des victimes et figures emblématiques de «Charlie Hebdo» près des bureaux de l’hebdomadaire sur la rue Nicolas-Appert, à Paris.

C’est le jour où tout avait basculé. Trois ans après le 7 janvier 2015, c’est dans la sobriété et la retenue que la France a rendu hommage aux victimes des attentats terroristes qui ont décimé la rédaction de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo et, deux jours plus tard, les clients d’une épicerie juive. Dix-sept morts en tout, dont on a voulu honorer dimanche la mémoire dans le silence et le recueillement. Pas de discours ni de rassemblements. Tels étaient les voeux des familles des victimes qui ont été respectés à la lettre.

Dans la matinée, vers 11 heures, le président Emmanuel Macron a donc déposé une gerbe de fleurs devant les anciens locaux de Charlie Hebdo où presque toute la rédaction alors présente a été abattue froidement par les frères Chérif et Saïd Kouachi. Les noms des 12 victimes, dont ceux des dessinateurs Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré et Charb, connus de toute la France, ont été lus sobrement. Le président n’était accompagné que de son épouse, de la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, de trois ministres et de quelques proches des victimes.

Même sobriété deux rues plus loin, sur le boulevard Richard Lenoir, où le président avait tenu à rendre le même hommage à Ahmed Merabet, un policier d’origine maghrébine sauvagement assassiné et dont la seule faute aura été de se trouver sur le chemin des djihadistes alors qu’ils prenaient la fuite. Le cortège s’est ensuite transporté porte de Vincennes, devant l’Hyper Cacher où un troisième djihadiste, Amedy Coulibaly, avait pris en otage et tué quatre clients et un employé juifs. La veille, il avait assassiné, en pleine rue de Montrouge, Clarissa Jean-Philippe, une policière née en Martinique.

L’unanimité disparue

Trois ans plus tard, le temps n’est plus aux manifestations monstres, comme celle qui, dès le 11 janvier, avait fait descendre dans les rues des millions de Français accompagnés d’une cinquantaine de chefs d’État et de gouvernement — à l’exception notable du président américain et des premiers ministres canadien et québécois. À cette époque, le monde entier entonnait « Je suis Charlie ». Il n’aura fallu que quelques semaines pour ébranler cette unanimité et constater que les populations issues de l’immigration ne s’étaient pas jointes aux manifestations. Dans les lycées de banlieue, de nombreux jeunes refusèrent aussi de participer aux hommages aux dessinateurs qu’ils accusaient d’avoir blasphémé l’islam.

Samedi, c’est sous protection policière qu’une assemblée de débats et de concerts intitulée « Toujours Charlie » a rappelé qu’en France, tous ne se sentaient pas Charlie. Elle était organisée aux Folies-Bergère en présence de l’ancien premier ministre Manuel Valls et de la mairesse de Paris, Anne Hidalgo. Très applaudie, la philosophe féministe Élisabeth Badinter a déploré le fait que certains sujets concernant l’islam ne pouvaient plus être enseignés dans les écoles. « Beaucoup sont prêts à tous les abandons, a-t-elle déclaré, pour avoir une paix et ne pas avoir à défendre ces valeurs [républicaines]. »

Cette soirée qualifiée par certains de « laïcarde » intervient alors qu’une polémique oppose depuis plusieurs semaines le site d’information Mediapart, dirigé par Edwy Plenel, à l’hebdomadaire satirique et à son éditorialiste, Riss. Accusé par ce dernier de complaisance à l’égard de l’islamisme (et notamment du prédicateur Tariq Ramadan avec qui il a donné des conférences), Edwy Plenel a à son tour accusé Charlie de diaboliser « tout ce qui concerne l’islam et les musulmans ». À l’origine de cette controverse, une première page où l’hebdomadaire, qui n’a jamais ménagé les religions, montrait Tariq Ramadan (accusé de viols et d’agression sexuelle) en érection sous ce titre : « Le 6e pilier de l’islam ».

Derrière des portes blindées

« Est-il normal qu’un journal soit contraint de vivre sous protection publique et privée ? De travailler derrière des portes blindées ? », a demandé samedi le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Gérard Biard. Dans sa dernière livraison, titrée « Trois ans dans une boîte de conserve », Charlie Hebdo révèle que, depuis trois ans, les menaces de mort n’ont jamais cessé contre sa rédaction et ses collaborateurs. Journalistes et dessinateurs ne peuvent plus se déplacer ni partir en reportage sans une protection policière de tous les instants. Une protection qui coûte d’ailleurs à l’hebdomadaire près d’un million et demi d’euros par an. Les dédicaces et même la pièce tirée d’un texte posthume de Charb (Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes) se déroulent sous protection policière.

Selon un sondage réalisé par l’Ifop, trois ans plus tard, 61 % des Français disent toujours s’identifier au slogan « Je suis Charlie ». Dix points de moins qu’il y a un an, précise néanmoins le directeur de l’institut, Frédéric Dabi. Selon lui, « c’est sur les réseaux sociaux qu’il y a le plus de remises en cause de Charlie » et que « certains disent que le journal dépasse les bornes ».

Ce débat se poursuivra samedi prochain lors d’une grande rencontre organisée en Seine-Saint-Denis intitulée, Avec Charlie, laïcité j’écris ton nom. On y entendra notamment l’auteure et militante québécoise Djemila Benhabib ainsi que Ensaf Haidar, qui habite Sherbrooke. Invitée d’honneur, Ensaf Haidar est l’épouse du blogueur Raïf Badawi emprisonné en Arabie saoudite où il a été condamné pour apostasie et blasphème. Les attentats islamistes ont fait 241 morts en France depuis ce fatidique 7 janvier 2015.

9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 janvier 2018 02 h 24

    Une journée mondiale contre la haine des islamistes.

    Les attentats islamistes ont fait 241 morts en France, 111 Coptes chrétiens ont été massacrés en Égypte dernièrement et l'on nous accuse d'islamophobie! Nous sommes de retour à l'âge meurtrier de l'Inquisition de l'Église catholique dont le pouvoir a duré 500 ans.
    Les organisations islamistes demandent la consécration du 29 janvier comme journée contre l'islamophobie. Je propose une journée de réflexion contre les attentats des islamistes partout dans le monde.

  • Michel Blondin - Abonné 8 janvier 2018 10 h 03

    Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica, IsaacNewton

    La troisième loi de Newton : « L’action est toujours égale à la réaction... ».

    Mutatis mutandis, les mouvements de droite raciste sont apparus au Québec surtout depuis la venue prégnante d’une idéologie islamique raciste.

    La France, l’Allemagne sont aux prises avec ces idéologies qui bousculent et agressent subtilement.

    Ne pas mordre dans la polarisation est le comportement proche de la lâcheté, mais aussi de la réflexion, plus lente. Le politicien devant un tel problème grave est pris au piège d’attendre trop, trop longtemps. Il veut à la fois en profiter et l’interdire.
    Il y a une limite aux systèmes de droits qui se fondent sur la bonne foi.

    La croyance sincère et véritable de la pratique dite religieuse, critère dit neutre (plutôt idéologique) est déjouée par la pratique calquée sur la définition elle-même. Le mode d’emploi est facilement un détournement de justice qui ne profite pas à la société.
    La capacité du rationnel rejoint l’incapacité du scepticisme à trouver une fin aux arguments.
    Seul, vient à bout de ces débordements, l’emploi de la contrainte de la force.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 janvier 2018 10 h 11

    Le sens profond de ‘Je suis Charlie’

    Proclamer ‘Je suis Charlie’ ne signifie pas ‘Je suis d’accord avec ce qui s’y écrit’, ni ‘Je suis d’accord avec le blasphème’ (quel qu’il soit). Cela signifie ‘C’est ma liberté d’expression à moi aussi qu’on attaque et je veux la défendre’.

    Ceux qui se dissocient de ce slogan, ce sont ceux auprès desquels on en a perverti le sens.

    Même s’il n’est pas poli d’attaquer les croyances d’autrui, interdire le blasphème ouvre la porte aux dérives les plus liberticides. Voyez comment les foules lynchent facilement — sans preuve — tout accusé de blasphème au Pakistan et en Malaisie. Rappelons également que Raïf Badawi a du faire face à une telle accusation pour avoir ridiculisé le clergé obscurantiste de son pays.

    Bref, ceux qui se dissocient de ‘Je suis Charlie’ défendent, souvent sans le savoir, la soumission à une vision étouffante du monde où les violences interpersonnelles sont exacerbées par les privations sexuelles et la misogynie.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 janvier 2018 12 h 03

      @ JPM Vous devriez épingler votre commentaire sur facebook et autres twitt de ce monde...Peut-être même l'avez-vous déjà fait !

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 8 janvier 2018 16 h 03

      Si on veut donner un sens à la liberté d’expression, peut-être serait-il préférable de choisir autre chose que Charlie Hebdo. Ils étaient extrêmement insultants envers les religions, quelles qu’elles soient. Leur liberté d’expression à eux n’avait ni plancher, ni plafond. Tout pouvait se dire, tout le temps, sur tout le monde. ''Liberté’’ quand tu nous tiens! Vous faites erreur lorsque vous prétendez que ''ceux qui se dissocient de ce slogan, ce sont ceux auprès desquels on en a perverti le sens’’. Il y a sûrement d’autres sens auxquels vous n’avez pas eu l’occasion de songer, souvent sans le savoir.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 janvier 2018 16 h 21

      Mon commentaire n’avait pas déjà été publié ailleurs. Mais votre suggestion m’en a donné l’idee; je viens de le faire paraître sur mon blogue.

      Merci pour cette suggestion.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 janvier 2018 19 h 45

      Sylvie Lapointe écrit : « Si on veut donner un sens à la liberté d’expression, peut-être serait-il préférable de choisir autre chose que Charlie Hebdo. »

      Non, je ne crois pas. Charlie Hebdo est le pire des cas. Et précisément parce que c’est le pire des cas, il faut réaffirmer l’importance de la liberté d’expression dans nos démocraties. Même pour eux.

      Si on commence à se dire que les journalistes de Charlie Hebdo ont peut-être un peu couru après, on vient de donner raison aux terroristes. Parce qu’il suffira aux intégristes de s’offenser de n’importe quoi d’autre et nous reculerons encore plus au nom de l’harmonie interreligieuse. Et cela finira par une autocritique généralisée qui fera que nous serons silencieux devant tous les abus dictées par l’obscurantisme.

      Savez-vous qu’un journaliste occidental a dû quitter l’Afghanistan après avoir publié un reportage au sujet des adolescentes de ce pays qui préfèrent se suicider plutôt que d’épouser un homme qu’elles n’aiment pas ? Son reportage était jugé comme une insulte à l’Islam parce les mariages obligés sont une coutume normal dans ce pays, à l’exemple du Prophète qui a épousé une fillette de 9 ans.

      Alors où tracez-vous la ligne des critiques acceptables ? À l’indignation des intégristes ? Bonne chance : on n’a pas fini de reculer…

  • Serge Lamarche - Abonné 8 janvier 2018 14 h 52

    Charlie vs l'Islam

    Les deux ont des écrits achalants mais seulement les islamistes en font des attaques. L'islam devrait perdre la battaille et s'excuser.

  • Marc Therrien - Abonné 9 janvier 2018 21 h 20

    Le courage de l'autre à notre place


    Sous le coup de l’émotion provoquée par le drame et l’horreur, il est facile de dire «Je suis Charlie». C’est peut-être même un simple réflexe de sympathie. Ensuite, en prenant un peu de recul et de distance dans le temps propices à la réflexion, certaines personnes ont peut-être pris conscience qu’elles ne pourraient tolérer pour elles-mêmes l’insulte et le blasphème dont elles prennent plaisir qu'on inflige à autrui, ce différent. En développant un peu d’empathie, ces personnes réalisent que peu de gens sont à l’aise que leurs croyances profondes soient infirmées suivant l’examen critique du regard d’autrui. On aime croire en ce que l’on croit et on s’y attache. À un tel point que l’on peut en venir à croire que ce qui est bon pour soi est nécessairement bon pour l’autre.

    Enfin pour ce qui est du courage, on aime toujours voir l'autre en faire preuve à notre place.

    Marc Therrien