Majorité indépendantiste confirmée en Catalogne

Des indépendantistes catalans célèbrent la victoire de leur option aux élections régionales imposées par Madrid.
Photo: Emilio Morenatti Associated Press Des indépendantistes catalans célèbrent la victoire de leur option aux élections régionales imposées par Madrid.

Madrid a perdu son pari une fois de plus. En mettant la Catalogne en tutelle et en imposant des élections anticipées, le président espagnol, Mariano Rajoy, espérait ébranler la faible majorité des indépendantistes catalans. Avec une participation historique de 82 %, cette majorité en Chambre a été facilement reconduite à l’occasion de ces élections menées depuis un mois dans des conditions rarement vues en Europe. La défaite est double pour Mariano Rajoy puisque son parti, le Partido Popular, arrive bon dernier en Catalogne.

Mais c’est le parti unioniste Ciutadans, dirigé par la jeune Inés Arrimadas, qui devient le premier parti de Catalogne, devançant celui de Carles Puigdemont, Junts per Catalunya (JxCat). Malgré ses 37 députés, Ciutadans ne pourra cependant pas former de gouvernement, le bloc unioniste étant nettement minoritaire.

La victoire de Puigdemont

De Bruxelles, où il est en exil, Carles Puigdemont en a appelé directement à Mariano Rajoy et à l’Europe. « La République catalane a gagné sur la monarchie qui nous impose l’article 155 [qui met la Catalogne en tutelle], a-t-il déclaré. […] Il faut une rectification et la restitution de la démocratie et du gouvernement légitime. La solution de Mariano Rajoy ne marche pas, l’Europe doit en prendre note. […] Elle doit savoir qu’aucune solution ne marchera si on ne prend pas en compte le peuple catalan. […] Dès demain matin, l’article 155 doit être levé, les prisonniers politiques libérés et l’on doit commencer à chercher une solution politique. »

Photo: Emilio Morenatti Associated Press Comme il l’a fait durant toute la campagne électorale, le président destitué de la Catalogne, Carles Puigdemont, s’est adressé à ses partisans par vidéoconférence depuis Bruxelles.

Malgré l’exil à Bruxelles de Puigdemont et l’emprisonnement d’Oriol Junqueras, chef d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), le bloc indépendantiste a fait élire 70 députés, ce qui lui donne une majorité de trois députés. Avec respectivement 34 et 32 députés, les deux grands partis indépendantistes (JxCat et ERC) améliorent leur score de 2015 alors que le petit parti indépendantiste d’extrême gauche CUP n’obtient que 4 sièges.

Malgré ce qu’avaient laissé penser les sondages, c’est donc le parti du président destitué Carles Puigdemont qui conserve l’avantage sur son rival historique ERC. À Bruxelles, le président catalan était tout sourire tant cette élection apparaît comme une victoire personnelle et un blanc-seing des électeurs pour son exil à Bruxelles où il a pu faire campagne et forcer Madrid à abandonner toute velléité de l’extrader. Dans le nouveau Parlement, une large majorité de 78 députés souhaite la tenue d’un référendum sur l’indépendance, a-t-il souligné.

Ciutadans en tête

Pour la première fois depuis le retour de la démocratie en Espagne, c’est un parti unioniste radicalement antinationaliste, Ciutadans, qui devient le premier parti de Catalogne. Dirigé par la jeune Inés Arrimadas, Ciutadans a siphonné les voix du Partido Popular qui sort de cette élection décimé avec seulement 3 députés, un record historique. La défaite est donc double pour le président espagnol.

Photo: Josep Lago Agence France-Presse Si les indépendantistes ont la majorité des sièges au Parlement, c’est le parti que dirige Inés Arrimadas (Ciutadans) qui remporte le plus de votes.

« Nous sommes les gagnants de cette élection », a déclaré Inés Arrimadas qui s’est adressée en espagnol uniquement aux quelques centaines de militants réunis sur la place d’Espagne à Barcelone. « La majorité sociale en Catalogne est catalane, elle est espagnole et européenne. […] Les partis nationalistes ne pourront plus parler au nom de toute la Catalogne. »

Né il y a 10 ans à peine pour s’opposer aux nationalistes, Ciutadans devient donc le leader de tous ceux qui s’opposent à l’indépendance et à la tenue d’un référendum. Le parti n’a cependant pas réussi à gruger les votes du Parti socialiste catalan (PSC) qui, avec 17 députés, a bien résisté. Selon de nombreux observateurs, cette victoire symbolique en Catalogne pourrait servir de marchepied à la maison mère madrilène, Ciudadanos, pour prétendre à la succession de Mariano Rajoy.

À quand le retour du gouvernement légitime ?

Chez les indépendantistes de la grande organisation Assemblée nationale catalane (ANC), on interprétait ce résultat comme une « double victoire », compte tenu des conditions difficiles de la campagne, avec un leader en exil et un autre en prison. On veut aussi y voir une validation du résultat du référendum bancal du 1er octobre qui avait donné une majorité à l’indépendance — mais avec une participation de seulement 45 %. L’organisation, dont le leader Jordi Sanchez est en prison, réclame « le retour immédiat du gouvernement légitime ».

C’est dans une ambiance grave que les Catalans se sont massivement mobilisés pour faire la queue devant les urnes en cette journée travaillée alors que les élections se déroulent habituellement le dimanche. Selon une journaliste d’El País, à Gérone, les urnes étaient tellement pleines que des électeurs ont eu de la difficulté à y introduire leur bulletin.

De nombreux Catalans sont allés voter vêtus de jaune en signe de soutien aux leaders nationalistes emprisonnés. À la boutique Humana, sur la rue Creu Coberta à Barcelone, les t-shirts jaunes étaient en vitrine en solde à cinq euros. Même le club de football Gironna FC, de la très nationaliste ville de Gironne, a joué jeudi soir en maillots jaunes. De sa prison d’Estremera, Oriol Junqueras a fait parvenir un tweet dans lequel il disait que la prison le « rendait plus fort ».

Pendant que l’on dansait à l’assemblée de l’ANC, et que Ciutadans avait monté une scène sur la place d’Espagne à Barcelone, les Catalans ont accueilli ce résultat dans le calme. Si on sait quel gouvernement ils souhaitent, personne ne pouvait dire jeudi soir comment il sera possible de le former. Carles Puigdemont pourra-t-il revenir de Bruxelles ? Oriol Junqueras, tête de liste d’ERC, et Jordi Sanchez pourront-ils être investis ? Le statu quo qui avait mené à un affrontement frontal lors du référendum sauvagement réprimé du 1er octobre est donc intact. L’avenir de la Catalogne semble toujours aussi incertain.

11 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 22 décembre 2017 03 h 23

    Voilà qu'on rigole

    Évidemment que le parti indépendantiste allait gagner mais ce n'est pas dans la poche si la majorité des gens n'y est pas. À cheval sur la frontière.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 22 décembre 2017 10 h 00

      Au contraire, ce n'était pas évident du tout. Je retiens de cette élection que les catalans-catalans n'ont pas eu peur et que les catalans-espagnols s'organisent en prévision du prochain référendum et/ou de la prochaine élection espagnole.

      Toute mon admiration va à la détermination du peuple catalan qui s'est tenu debout. Pour nous ici, qui croyons en un pays du Québec, il est une inspiration.

  • Denis Paquette - Abonné 22 décembre 2017 06 h 24

    hé, oui, peut être que le 1% a fait son temps

    c'est intéressant que les tenants des grands ensembles n'ont pas reussis a s'imposer , peut-être que le 1% vont comprendre que leur vision du monde n'est pas viable, peut être que le monde est-il en train de changer

  • Maryse Veilleux - Abonnée 22 décembre 2017 06 h 51

    Erreur de M. Rajoy

    M. Rajoy, vous avez tabassé votre propre population alors qu'elle allait voter, honte à vous. Si vous n'aviez pas fait cela vous n'en seriez probablement pas là aujourd'hui.

  • Claude Bariteau - Abonné 22 décembre 2017 07 h 02

    Un peuple debout, c'est beau à voir.

    Sur la scène internationale, le résultat de ces élections témoigne de la détermination des indépendantistes. Le pourcentage des votes est plus élevé qu'en 2015, mais le résultat fait que l’appui aux partis indépendantistes et les élus demeurent identiques.

    Après les mesures déployées par Madrid au référendum et les charges contre les membres du gouvernement, c'est une victoire de la détermination.

    Certes, la double majorité n'est pas de la partie comme en 2015. Il y aura un gouvernement pro-indépendance au pouvoir qui aura deux cartes en main, l’une menant à négocier la tenue d'un référendum et de ses suites, l’autre une élection en visant une double majorité.

    La position de Madrid sous Rajoy va demeurer, car Inés Arrimadas, qui s’est exprimée en espagnol à Barcelone, est contre un référendum et contre l’indépendance, ce qui l’amène à être une majorité d’électeurs et les 78 des 135 élus. Si elle répond aux signes venant de l’Espagne et remplace Rajoy en ces termes, ce sera le statu quo.

    Dans ce cas, la seule autre alternative serait des pressions de pays de l’UE pour respecter le choix d’une majorité de Catalans de recourir à un référendum.

    Sous cet angle, l’UE, qui est respectueuse de la position de Madrid, pourrait se manifester sympathique à l’exercice d’un référendum, une voie reconnue et valorisée par les Nations Unies. Quoi qu’il en soit, il revient aux partis indépendantistes de choisir la voie la plus appropriée.

    Reste par contre d’autres questions majeures. Que fera le gouvernement espagnol avec les prisonniers, les charges publiques et le contrôle qu’il s’est donné sur la police catalane et les médias de même que les banques et les firmes qui ont fui la Catalogne ?

    Mais surtout, que pourra faire le nouveau gouvernement catalan en cette matière. Sera-t-il destitué et poursuivi s’il exige l’abolition des charges et demande aux firmes et fait pressions sur les banques et les firmes ?

    • Pierre Fortin - Abonné 23 décembre 2017 20 h 36

      L'exercice qui s'est tenu cette semaine en Catalogne a fait jaillir la voix d'un peuple avec une limpidité cristalline. L'Union européenne reste silencieuse devant une affirmation démocratique ausi forte et ses faux-fuyants, du genre « notre seul interlocuteur est l'Espagne », sonnent faux et ne convainquent personne. Bruxelles ne pourra pas se taire très longtemps.

      L'Écosse, la Catalogne, la Lombardie, la Vénitie, la Corse ... ça commence à faire beaucoup de monde dans cette Europe qui, au fond, ne peut qu'être elle-même comme elle l'a toujours été.

      Après le Traité de Lisbonne accouché aux forceps, les peuples européens cherchent toujours leur intérêt dans l'Union. Se taire et laisser venir n'est pas une option : l'UE doit démontrer qu'elle n'est pas qu'une association politico-économique reposant seulement sur un montage financier, un château fort capable de mettre une Grèce ou l'autre à genoux pour préserver ses banques.

      Il faudra voir comment les Espagnols réagiront devant l'absurdité franquiste qu'ils croient avec fierté avoir enterrée avec " el Caudillo ". La réalité doit pouvoir s'accorder avec leurs espoirs.

      Inès Arrimadas a beau avoir récupéré les huit députés perdus de Rajoy, elle ne doit pas en profiter pour commettre les mêmes fautes. S'adresser aux Catalans dans un discours de victoire uniquement en Espagnol était du plus mauvais goût.

  • André Joyal - Abonné 22 décembre 2017 07 h 37

    Belle victoire, oui mais....

    En vote absolu les indépendantistes ne sont guère plus nombreux que les indépendantistes écossais: à peine plus de 45% comme en 2015. Ça ne suffira jamais pour remporter un réfrendum, bien organisé, qui n'aura pas besoin d'être volé comme le nôtre en 95 pour que le NON l'emporte.

    La Catalogne a été «envahie» par les Andalous à partir des années 70: on voit le résultat. Admettons que ces derniers se sont dénichés une leader qui ne semble pas piquée des vers à tous points de vue. Son futur est à Madrid comme celui dune certaine mairesse pourrait l'être à Québec, en 2022, à la condition de créer un nouveau parti souverainiste pour déloger Legault à l'aide d'un sourire. Les Québécois l'ont prouvé avec le NDP : ils aiment les beaux sourires.