La Pologne punie par l’Union européenne: du rêve au défi

Le président polonais, Andrzej Duda
Photo: Janek Skarzynski Agence France-Presse Le président polonais, Andrzej Duda

La Pologne, pour qui l’adhésion à l’Union européenne en 2004 avait comblé un ancien rêve, adopte désormais une posture de défi à son égard, sous un gouvernement élu par ceux qui refusent que « Bruxelles prenne la place de Moscou ».

Comment la Pologne, où 88 % des habitants approuvent l’appartenance de leur pays à l’UE, source d’importantes subventions, en est-elle arrivée là ? Des experts offrent une série d’explications historiques, politiques et économiques, tout en soulignant qu’il ne s’agit nullement d’une rupture complète.

L’abcès, vieux de plusieurs mois, a été crevé jeudi.

Réagissant à des réformes judiciaires controversées, la Commission européenne a dégainé contre la Pologne l’article 7 du traité de l’UE, une procédure pouvant aller jusqu’à priver le pays de ses droits de vote dans l’UE.

Quelques heures plus tard, le président polonais, Andrzej Duda, annonçait qu’il avait décidé de promulguer les deux dernières réformes critiquées par Bruxelles. Ces lois situent le système judiciaire sous le contrôle du pouvoir exécutif et de la majorité parlementaire.

Le gouvernement polonais, tout en répétant — comme la Commission — qu’il est disposé au dialogue, ne compte pas céder d’un pouce. Peut-être parce que la Hongrie a promis de voter contre d’éventuelles sanctions au Conseil européen, ce qui les rendra inapplicables.

Élites néolibérales

Pour le politologue Kazimierz Kik, la Pologne, gouvernée depuis 2015 par les conservateurs populistes de Droit et Justice (PiS), « n’est pas entrée en conflit avec l’Union, mais avec ses élites néolibérales, démocrates-chrétiennes et sociales-démocrates, qui sont majoritaires au Parlement européen et à la Commission ».

Le conflit avec Bruxelles ne serait qu’un reflet de la politique intérieure, un prolongement du combat contre les libéraux ayant gouverné la Pologne et qui se sont retrouvés à Bruxelles, tels Donald Tusk, président du Conseil européen, ou la commissaire au Marché intérieur, Elzbieta Bienkowska, selon l’universitaire qui se définit comme « un homme de gauche favorable au PiS ».

En cela, le PiS se fait défenseur des intérêts du grand nombre de Polonais qui n’ont pas profité directement de l’intégration européenne, voire se sont appauvris, la stratégie économique néolibérale ayant aggravé les écarts sociaux, affirme le professeur Kik à l’AFP.

Ce phénomène de mécontentement populaire n’est pas uniquement polonais, mais européen, voire mondial, dit-il, citant le Brexit et la victoire électorale de Donald Trump.

S’y ajoutent des divergences sur les problèmes de société, comme celui des réfugiés, l’avortement ou la fécondation in vitro, une majorité des Polonais refusant des comportements largement adoptés en Occident et admis par l’UE.

Aux yeux du sociologue de gauche Slawomir Sierakowski, le puissant chef du PiS, Jaroslaw Kaczynski, souvent présenté comme le stratège-décideur des conservateurs, « ne nourrit pas de ressentiment envers l’Europe, mais il trouve que l’Europe s’est mise en travers de sa vision politique » de l’avenir de la Pologne.

Sierakowski voit la cause profonde du conflit dans la mentalité conservatrice des Polonais catholiques et le manque de traditions démocratiques en Pologne, divisée au XIXe siècle et jusqu’en 1918 entre trois puissances voisines, puis gouvernée d’abord par l’autoritaire maréchal Jozef Pilsudski, ensuite par le parti communiste soumis à Moscou.

La Roumanie emboîte le pas

Bucarest — Une réforme judiciaire accusée de mettre en danger l’indépendance des magistrats roumains, mais voulue par les sociaux-démocrates au pouvoir, a été adoptée jeudi au Parlement, en dépit de critiques aussi virulentes dans le pays qu’à l’étranger. C’est sous les sifflets de l’opposition que le Sénat, dominé par la gauche, a approuvé la réorganisation du Conseil supérieur de la magistrature, dernier des trois chapitres d’un paquet législatif sur la justice au coeur d’une vive controverse depuis l’été. Le chef de l’État, Klaus Iohannis, opposé à ces changements, avait estimé mercredi que Bucarest risquait des sanctions de l’UE, à l’instar de la Pologne, à cause de ces « modifications non transparentes des lois sur la justice ».