Une enquête mesure le sexisme en milieu hospitalier en France

Sans aller jusqu’au harcèlement, le «sexisme quotidien» touche la grande majorité des personnes sondées par l’ISNI.
Photo: Guillaume Souvant Agence France-Presse Sans aller jusqu’au harcèlement, le «sexisme quotidien» touche la grande majorité des personnes sondées par l’ISNI.

« La chirurgie, ce n’est pas fait pour les femmes » : le sexisme a la peau dure dans le milieu médical français, témoigne une enquête dévoilée vendredi au moment où la parole se libère après l’affaire Weinstein.

Blagues graveleuses, gestes déplacés, voire harcèlement sexuel n’épargnent pas les étudiants en médecine, en particulier à l’hôpital.

En octobre, la ministre française de la Santé, Agnès Buzyn, elle-même médecin, avait affirmé avoir été victime de « comportements très déplacés » dans son travail, avec « des chefs de service qui disaient : “Viens t’asseoir sur mes genoux” », faisant « rire tout le monde ».

L’ISNI, le syndicat national des internes, ces étudiants en médecine qui se forment dans les hôpitaux, n’a pas attendu l’affaire Weinstein pour lancer, début septembre, un grand questionnaire en ligne afin d’évaluer l’ampleur du phénomène.

Mais ses résultats tombent alors que les révélations sur le sexisme et le harcèlement se multiplient en France, après le choc provoqué par l’affaire Weinstein.

Sur les 3000 internes qui y ont répondu jusqu’à la mi-octobre, aux trois quarts des femmes, environ 9 % ont subi une forme de harcèlement sexuel. Des gestes non désirés et répétés (toucher le cou, les cheveux, etc.) ont ainsi été évoqués dans la moitié des cas, les mains aux fesses, aux seins ou les baisers non désirés en représentant par ailleurs 15 %, devant les « demandes insistantes de relation sexuelle » (14 %), le chantage à connotation sexuelle (12 %) et les « simulations d’actes sexuels » (9 %). Des agissements imputés aux médecins et supérieurs hiérarchiques une fois sur deux et presque jamais à l’origine de procédures judiciaires (0,15 %).

Le « sexisme quotidien »

« La parole a du mal à se libérer », déplore Elsa (pseudonyme), soulignant « l’ambiance » particulière des études médicales, avec ce « rapport au corps qui est modifié », la proximité des chefs avec leurs étudiants.

Sans aller jusqu’au harcèlement, le « sexisme quotidien » (blagues ou remarques stigmatisantes sur la façon de s’habiller, d’opérer, etc.) touche la grande majorité des personnes sondées par l’ISNI. La moitié (47 %) s’en déclare « victime », 61 % des femmes contre 7 % des hommes. Mais 39 % ne s’en disent pas victimes alors même qu’ils sont identifiés comme subissant ce sexisme ordinaire.

« C’est tellement installé partout que cela en devient normal », s’indigne Olivier Le Pennetier, président de l’ISNI

Là encore, les auteurs des faits se retrouvent majoritairement (37 %) chez les médecins et supérieurs hiérarchiques, principalement à l’hôpital, au bloc opératoire dans un cas sur quatre.

Les « blagues de cul » sont monnaie courante au bloc, « milieu dur » et « macho » où il « faut montrer ses muscles », commente Védécé, interne de 27 ans qui chronique anonymement l’hôpital dans des bandes dessinées.

Conséquence du sexisme ambiant, le plafond de verre résiste, regrette Alizée Porto. « Je ne compte plus les fois où j’ai entendu dire que la chirurgie était un métier d’hommes, même par des femmes », explique celle qui a malgré tout choisi cette spécialité quand beaucoup d’autres « s’autocensurent ».

Même les patients font preuve de sexisme : dans 7 cas sur 10, ils confondent la femme interne entrant dans leur chambre avec une infirmière, associant le savoir médical aux hommes.

Mais la nouvelle génération et la féminisation de la profession — plus de la moitié des internes sont des femmes — laissent croire au changement.